Sur un îlot paradisiaque autant que désertique (mais ne dit-on pas que l'enfer c'est les autres ?), vit un animal qui ressemble à une balle de tennis dotée de deux grosses pattes préhensiles et d’une queue composée d’une tige surmontée d'une hélice. Jaune à pois rouges (plus ou moins discrets) et joufflu, cet oiseau rarissime est particulièrement porté sur le farniente, d’où son nom : le flagada.
Son existence est révélée au monde en 1961 par l’explorateur Alcide Citrix, imaginé par Charles Degotte dans un mini-récit paru dans Spirou n°1161 et intitulé Prenez garde au Flagada. Le volatile n’a, à cette époque, pas encore les rondeurs de sa version définitive. Cela lui donne un faux-air de Shadok à pois rouges (une ressemblance visionnaire, puisque les créatures de Jacques Rouxel feront leur première apparition bien plus tard, en 1968). Mais il porte déjà cette queue-hélicoptère polyvalente, grâce à laquelle il peut voler sur place et se mouvoir, sonder les océans ou qu’il peut, selon les situations, utiliser en tant que mixer, ventilateur, trancheuse, tronçonneuse voire excavatrice. Omnivore et constamment affamé, le flagada n’apprécie rien tant que les pignoufs, fruits issus de la récolte du pignoufier dont il s’empiffre goulument.
Degotte ne cachait pas son admiration pour le marsupilami de Franquin, et les deux créatures, quoique séparées par la barrière des espèces, partagent un certain nombre de caractéristiques, dont cet appétit insatiable et la possession d’une queue-outil. Mais alors que le marsupilami est une allégorie des forces sauvages de la nature, une sorte de super champion du règne animal, le Flagada sort de l’animalité par sa capacité à (dé)raisonner et son usage immodéré de la parole. Le flagada parle, il est même doté d’un sens de l’humour assez particulier, avec une prédilection pour le jeu de mot acrobatique et les calembours truculents «comme seul Orphée ose en faire».
Le flagada apparut, de 1961 à 1971, dans une trentaine de mini-récits du magazine Spirou. Puis ses aventures furent racontées dans la partie classique du magazine, en récits complets de une à onze pages, ou en récits à suivre. Mais très étonnamment, il n’y eut aucune politique de publication en albums. Manque d’intérêt de Dupuis pour cette bestiole, ou est-ce l’auteur lui-même qui, solitaire invétéré, redoutait les démarches et négociations qu’impliquent un contrat d’édition ? Toujours est-il qu’en l’absence d’album, le flagada aurait vu sa notoriété strictement limitée au lectorat du magazine Spirou, si Franquin ne lui avait donné un coup de pouce confraternel, en saupoudrant quelques clins d'œil dans les planches de Gaston.
Outre des posters du flagada accrochés aux murs de la rédaction, deux gaffes utilisèrent directement ce personnage. Gaston inventa un ventilateur de bureau à l’effigie du flagada, modèle si efficace qu'il s’envola pour de bon et termina sa course en pulvérisant en confettis les contrats enfin signés par De Mesmaeker. Une autre fois, Gaston se déguisa en Flagada pour un bal costumé (oui, mais si on danse ?), oubliant de prendre en compte l’encombrement du costume pour monter dans sa célèbre Fiat 509.
Du vivant de Degotte (décédé prématurément en 1993), seuls deux albums du Flagada furent publiés : un premier recueil de mini-récits, aux éditions Pepperland en 1981, et Emilius le terrible en 1989 aux jeunes éditions Soleil (alors nommées MC Production). De nos jours, les éditions Le coffre à BD* réalisent un travail patrimonial remarquable, avec un programme de publication en ligne, et une intégrale en cours (deux volumes parus). De nos jours, le flagada vit également de nouvelles aventures, réalisées par Bercovici et Zidrou dont l’album Le dernier des flagadas est sorti début juin. Après vingt ans passés dans les vitrines d’un parc zoologique, le lymphatique oiseau est poursuivi par une sorte de Cruella violemment anti-piafs. Les circonstances ne portent pas trop à la gaudriole, toujours est-il qu’on ne trouvera pas l’ombre d’un calembour dans cette histoire à l’ambition plus aventureuse qu’humoristique.
(*) http://www.coffre-a-bd.com
