par Christophe Chabouté (Vents d'Ouest)
« Un homme marche dans le Grand Nord canadien, vers une mine où d’autres sont déjà, à chercher l’or qui pourrait faire leur fortune et changer leur vie. Sous ce ciel sans soleil, il est accompagné de son chien-loup. Il fait probablement soixante degrés en dessous de zéro. Il connait la région. Il sait faire un feu. Parviendra-t-il à atteindre sa destination ? » (résumé idéal par Laurent Cirade, de BDGest).
Quelle surprise que Chabouté, dont on connaît
la maîtrise voire la prédilection pour le noir, se lance dans l’adaptation
d’une œuvre dominée par une telle lumière ! Dans ce Klondike aux températures
extrêmes, neige, glace et ciel polaire font jouer des blancs ou gris aussi
aveuglants que mordants. Tout le spectre des couleurs en est affecté, et même
les flammes sont blêmes, décalées vers le blanc. Cette volte-face chromatique
de Chabouté n’est qu’une illusion : ce récit est l’un de ses plus
sombres.
Pourtant il y a comme un acte manqué dans Construire un feu. Ce n’est
pas que le dessinateur ait ménagé sa peine. Graphiquement, répétons-le, c’est
magnifique. Mais après l’épatant Henri Désiré Landru, ce nouveau livre
semble tout de même, eh bien, manquer d'audace. Comme si, sur ce coup là,
Chabouté n’était pas allé au bout de sa démarche artistique.
Tout au long de l'histoire, on sent la tentation de l’auteur de faire une
adaptation totalement muette de la nouvelle de Jack London. Pas moins de vingt
planches ne contiennent aucun texte, et ce sont les plus fortes du livre.
Construire un feu raconte une solitude. Hormis dans la préface,
nécessaire pour poser le contexte, il fallait laisser s'imposer un silence
assourdissant. L’utilisation de récitatifs distanciés qui s’adressent au
personnage en le tutoyant (« Tu es à Henderson Creek, à seize kilomètres de
la fourche. Tu peux y arriver avant midi ») ne fait qu’atténuer la tension
dramatique. Sans le recours à cette voix-off, souvent redondante avec le
contenu narratif des images, le récit aurait été à la fois plus subtil et plus
intense. Au lecteur averti d’essayer d’en faire abstraction pour deviner,
derrière les textes inutiles, le chef d’œuvre que ce livre aurait pu être.
