Le briographe

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samedi 7 janvier 2012

Castro, de Reinhart Kleist

Guérilleros et cigarillos

 

D’innombrables personnes portent un T-shirt à l’effigie de Che Guevara. Beaucoup moins à celle de Fidel Castro. C’est pourtant le destin plus complexe et contrasté de ce dernier que Reinhart Kleist a choisi de raconter.

 

 

Le dessinateur allemand Reinhart Kleist, après un début de carrière marqué par le fantastique baroque, avec des récits adaptés de Lovecraft et la série Berlinoir, a depuis quelques années changé de registre. Il se spécialise désormais dans les biographies dessinées. Après Elvis (inédit à ce jour en français) et Johnny Cash, le voilà qui entreprend le portrait d’une des personnalités les plus marquantes, mais aussi les plus controversées de l’après-guerre : Fidel Castro, indéboulonnable leader cubain de 1959 à 2008, le plus long exercice du pouvoir du XXe siècle. Avec ce que cette longévité politique suppose de chance, pour déjouer les nombreux attentats et complots dont il fut la cible. Avec cette volonté de défier l’Amérique et de résister à un embargo très dur, même si cela devait signifier la famine pour son peuple. Et sans occulter la répression organisée envers tout ce qui pouvait ressembler à une opposition politique.

Pour rendre l’exercice biographique plus digeste, Kleist nous glisse dans les pas de Karl Mertens, journaliste allemand fictif parti enquêter sur la révolution cubaine et qui, sitôt arrivé, oublie les recommandations de son rédacteur en chef – « un reporter doit toujours rester neutre, ne pas juger et ne jamais prendre parti » – et s’empresse de tomber amoureux d’une aide de camp de Fidel Castro, et épouse la cause révolutionnaire avec plus de fougue et de dévotion encore que la plupart des Cubains. De son côté, Kleist ne prend aucun parti, si ce n’est celui de la restitution historique. Pour ce faire, il s’est adjoint les conseils de Volker Skierka, auteur d’une biographie du leader cubain, qui signe une préface éclairante.

 

dimanche 1 janvier 2012

Polina

Sélection dans la sélection du FIBD 2012 


Grand succès tant public que critique de l’année 2011, vendu à plus de 40 000 exemplaires et lauréat du Grand Prix de la Critique – ACBD 2012, Polina continue sa carrière fulgurante avec une sélection à Angoulême. Ce que ce livre a de plus que les précédents travaux de Bastien Vivès ? Il y a bien sûr un effet de cumul. À 27 ans, Vivès a déjà composé une œuvre fournie, dont chaque élément apporte une expérience esthétique nouvelle, l’auteur évitant avec grand soin de s’enfermer dans un « style ». Mais il y a aussi une intensité particulière dans Polina, et une intention inédite dans le propos. Prenant prétexte du parcours d’une petite danseuse qui progresse jusqu’au sommet de son art, guidée par des professeurs d’autant plus durs et exigeants qu’elle a du potentiel, Vivès sonde la relation maître – élève dans le domaine artistique, les accomplissements, les périodes de doute, les ruptures créatrices et la nécessité de trouver sa propre voie.

jeudi 1 décembre 2011

Habibi

Les Mille et une pages de Craig Thompson

 

Craig Thomson délaisse la veine autobiographique pour un conte oriental, véritable ode aux cultures arabe et perse. Pas banal, pour un auteur américain issu d’une famille baptiste très religieuse !

 

Remarqué dès son premier album Adieu Chunky Rice, Craig Thompson a connu une consécration précoce avec le second, Blankets, manteau de neige. Ce récit autobiographique, récompensé par une avalanche de prix et d’articles dithyrambiques, charmait par un graphisme virtuose souvent comparé à ceux de Blutch ou de Frederik Peeters et étonnait par l’ampleur de ses 580 pages. Quelques mois plus tard, début 2005, Casterman publiait Un Américain en balade, un carnet des voyages de l’auteur en France et au Maroc. Et depuis, pfffuit, plus rien. Envolé, l’oiseau rare ? Bien au contraire. Il était affairé, depuis sept ans, à la création d’un nouveau roman-fleuve graphique.

Orient-omnibus

Conte d’inspiration orientale, Habibi évoque le destin de Dodola, vendue très jeune en mariage à un scribe, avant de devenir la favorite du tyrannique Sultan de Wanatolie. Et celui, non moins singulier, de Zam, son éternel amour, qui pour la retrouver au harem ira jusqu’à devenir eunuque. Autour de ce fil narratif viennent se greffer différents apartés, enchâssés à la manière des récits des Mille et une nuits, où l’auteur célèbre la culture orientale : réflexions sur l’art de la calligraphie, jeux mathématiques, explorations alchimiques et comparaisons entre certains récits du Coran et leurs équivalents dans l’Ancien Testament…

Le véritable exploit de Craig Thomson, avec Habibi, n’est pas tant d’avoir accouché d’un pavé, que d’avoir réalisé chacune des 672 pages avec une méticulosité d’illustrateur. Audace et dynamique de la composition, sophistication et variété des mises en page et des cadrages, splendeur des enluminures… Préparez-vous à un véritable choc esthétique ! Et ne prenez pas le risque de feuilleter ce livre en librairie si vous n’aviez pas prévu de dépenser 25 euros ; vous ne résisteriez pas à la tentation.

Arabesques

La lecture, une fois passé le simple feuilletage, aboutit à des sentiments plus contrastés. On a bien entendu envie d’applaudir cet auteur américain qui, dans un contexte d’islamophobie généralisée – rappelons que ce livre a été imaginé pendant les années Bush ! –, réalise une telle somme à la gloire de l’Orient éternel. Mais si le travail de Thompson est prodigieux sur le plan graphique, et intéressant dans sa volonté de mêler l’intellectuel et le charnel, l’histoire à proprement parler n’est pas totalement convaincante. Il manque à ce récit un souffle et l’envie de tourner la page. La pauvre Dodola subit différents outrages dans l’indifférence étonnée du lecteur, trop occupé à admirer les arabesques. Tout se réveille fort heureusement au chapitre 9, et Habibi devient enfin une bande dessinée… à partir de la page 430 ! D’ici là, soyez contemplatifs.

mardi 4 octobre 2011

Junk Love

Junk Love, par la Coréenne Chaemin, est l’autopsie de la relation entre Ho-Gyeong, qui rêve de devenir comédienne, et Min-Gyu, qui vient de se faire virer de sa fac. Les deux jeunes gens ne sont pas réellement attirés l’un par l’autre. Pourtant ils restent ensemble, sans passion excessive, sans non plus la moindre illusion quant à l’avenir de ce faux couple. Il y aurait donc une « Bof génération » en Corée du Sud ? La construction de l’album, avec des flashbacks qui éclairent des séquences précédentes avec un nouveau point de vue, est étonnante et justifie à elle seule une recommandation de lecture.

jeudi 2 juin 2011

Garôden, comme un loup affamé

Retour de baston pour Taniguchi !

 

Un nouveau livre de Jirô Taniguchi, c’est toujours un événement. Surtout quand le plus européen des mangakas livre un one-shot dans un genre dans lequel on ne l’attendait pas : les arts martiaux.

 

Connaissez-vous le « Dôjô-Yaburi » ? C’est la pratique qui consiste, pour un combattant valeureux, à aller défier le meilleur représentant d’une école d’arts martiaux, en espérant lui coller une rouste en combat singulier. Bunshichi Tanba, adepte du karaté, a connu l’humiliation de la défaite, il y a quelques années, en allant provoquer un dôjô de catcheurs. Comme beaucoup, il pensait que le catch est un sport truqué. Un certain Kajiwara s’était chargé de lui faire comprendre que dernière le spectacle, il y a des combattants résolus, aux techniques éprouvées. Furieux depuis sa défaite, Tanba s’entraîne dans l’espoir d’une revanche…

On pensait avoir tout vu de Jirô Taniguchi. Ce dessinateur japonais est le tout premier mangaka à avoir été primé à Angoulême. Après le Prix du Meilleur Scénario en 2003 pour Quartier Lointain, il avait obtenu le Prix du Meilleur Dessin en 2005 pour Le Sommet des dieux. Au-delà de cette reconnaissance institutionnelle, Taniguchi est très apprécié du public européen. Il est notamment connu pour être un ambassadeur du manga : son trait à la fois réaliste et expressif séduit les amateurs de bande dessinée franco-belge les plus sceptiques face aux productions nippones. Et ses histoires sont à la fois universelles (elles fonctionnent partout) et très diversifiées. Manga littéraire avec Au temps de Botchan ou Les Années douces, récits sensibles avec Le Journal de mon père ou Un ciel radieux, ouvrages improbables et contemplatifs comme L’homme qui marche et surtout Le Gourmet solitaire, sagas humanistes, autobiographie romancée, histoires animalières, récits de samouraïs, western, polar, science-fiction… Il semble n’y avoir aucune limite aux genres abordés par cet auteur. Pas même de limites géographiques : en 1997, Taniguchi réalisait Icare, sur un scénario de Moebius. Et Mes saisons, une collaboration avec  Jean-David Morvan, est en cours. Taniguchi est le dessinateur par lequel Casterman avait inauguré sa collection manga, dès 1995. Oui, depuis plus de quinze ans que ses œuvres paraissent en français, on pensait avoir à peu près tout vu de lui… On se trompait !

Dans les années 1990, Taniguchi a réalisé des récits hard boiled qui n’ont pas connu un grand succès – mais il faut rappeler qu’au Japon, Taniguchi continue de toucher un public relativement confidentiel. Garôden est un one-shot de la fin de cette époque. Preuve de l’efficacité de ce récit très sportif, L’Equipe magazine l’a sélectionné et va le publier pendant tout l’été, avant sa sortie en album fin août.

 

 

 

PS : Vous avez trouvé Garôden un peu court, vous pensez que ce one-shot aurait mérité une suite, ou que certaines scènes de combat auraient gagné en lisibilité à être un peu plus développées ? C’est la magie Taniguchi qui opère : vous voilà mûrs pour la lecture des classiques du manga de combat. Laissez-vous séduire par le « noble art » à la japonaise, en suivant Ashita no Joe (Glénat) ou Ippo, la rage de vaincre (Kurokawa). Et pour des combats moins codifiés, moins académiques mais d’autant plus efficaces, vous trouverez votre bonheur dans Coq de combat (Akata).

 

mercredi 4 mai 2011

Polina

Si la danse est l’art du mouvement, la bande dessinée est l’art qui consiste à créer son illusion. Raconter graphiquement les corps dansants est souvent une affaire de virtuosité, les dessinateurs qui comme Blutch ou Baudoin se sont livrés à cet exercice ne sont pas légion. Bastien Vivès, qui avait déjà montré un sens rigoureux du beau geste dans Le Goût du Chlore, cherche moins à peindre la danse, qu’à explorer la relation de l’artiste à sa discipline, et les rapports maître – élève. Magnifique et émouvante, Polina est l’histoire d’une petite fille qui passe une audition pour entrer dans une école de danse, et s’y fait former par des professeurs  exigeants jusqu’à la rupture.

 

lundi 2 mai 2011

Le Tueur, T9, Concurrence déloyale

Depuis qu’il est devenu papa, voici quelques épisodes, le Tueur est en pleine introspection. Incapable d’empathie, ce qui dans son activité est plutôt utile, le voilà curieusement à la recherche d’une sorte de justification morale à ses assassinats (qu’il qualifie plutôt de « contrats » ou de « cibles ») en recensant tout ce qui cloche dans le monde, tout ce qui prouve que d’autres que lui ne s’encombrent pas de morale ou d’humanisme. Cynisme, lucidité ou point de vue biaisé sur le monde ? En tout cas, le temps semble venu pour lui de s’occuper de sa reconversion, en se mettant dans les affaires. Là où ça sent le pétrole, ça ne sent pas la rose… mais les pétrodollars n’ont pas d’odeur !

 

jeudi 3 février 2011

Orgueil & préjugés et zombies

Attention, OVNI. Voici l'adaptation transgressive en bande dessinée, du film réalisé d’après le livre de Seth Graham Smith, best seller qui parodiait ce classique de la littérature anglo-saxonne de Jane Austen, Orgueil et préjugés. Pour faire plus simple, disons qu’il s’agit de reprendre un roman sentimental situé au XIXe siècle, et d’y saupoudrer une bonne quantité de morts vivants pour voir comment lords, ladies et tout leur entourage vont s’adapter à ces voisins peu convenables. Le résultat est totalement loufoque et… so British !

 

mardi 2 novembre 2010

Nogegon (Les terres creuses T3)

Palindrome, mais presque (symétrie m’était contée)

Bâti selon un plan inédit et toujours aussi impressionnant vingt ans après sa première publication, Nogegon est remis à l’honneur par sa réédition chez Casterman. Cet album trouvera une place de choix chez tous les amateurs de bande dessinée expérimentale.

 

Nogegon est le troisième album du cycle Les Terres creuses, dessiné par François Schuiten et scénarisé par son frère Luc, architecte de formation. Les récits courts qui forment le premier volume ont été prépubliés dans Métal Hurlant dans les années 1980, avant d’être réunis en album sous le titre Carapaces. Zara, le second volume, précise le projet : il s’agit d’explorer un système planétaire, et surtout de découvrir ses habitants et les particularités de leur quotidien ou de leur organisation sociétale.

Nogegon est le nom d’une des planètes du système « Terres creuses ». Le peuple qui y règne est obsédé par la recherche de symétrie. Ici, les personnes asymétriques sont traitées comme des parias, reléguées dans des bidonvilles où elles sont maintenues en léthargie à grand renfort de stupéfiants. Les dominants, eux, portent tous des noms qui sont des palindromes : ils se lisent indifféremment de droite à gauche ou de gauche à droite.  Silis et Natan, par exemple, sont deux habitants de la ville de « Dramard » ; « Nogegon » est d’ailleurs aussi un palindrome. Les touristes, quand ils sont acceptés, doivent se plier aux usages locaux : Olive devient Olivilo. Les habitants de Nogegon sont persuadés que leur existence est traversée par des « axystes », des axes de symétrie à partir desquels toute une séquence est répétée, mais à l’envers. Ainsi, toute arrivée est compensée par un départ, l’amour se transforme en haine, un acte de destruction a pour pendant un acte symétrique de création.

Justement, un axyste traverse le livre en son milieu. La page 36 est suivie d’une page 36’, et tout l’album se déconstruit ensuite à rebours, de la page 35’ à la page 1’. À partir de l’axe central du livre, chaque planche de la première moitié du récit trouve son équivalent en négatif dans la seconde moitié. Cette symétrie s’exerce dans les moindres détails. La disposition et la taille des cases sont bien sûr répétées, mais ce principe de symétrie s’exerce également sur leur contenu. Telle case dessinée en plongée, devient une contreplongée dans la seconde moitié du livre. Ce qui est à l’arrière-plan passe à l’avant-plan. La lumière devient ombre, et l’ombre lumière. Les dialogues eux-mêmes obéissent à cette règle curieuse, si bien que « Dehors ! – À plus jamais ! – La brute, me jeter dehors ! » (p26) se transforme en « Tu ne me jetteras plus dehors ?  – Jamais plus ! – Viens ! » (p26’). Ce petit jeu de symétries continue sur tout l’album, poussant la logique jusqu’aux pages de titre, d’indications de l’éditeur et aux premier et quatrième plats de la couverture. Après la découverte linéaire de l’histoire, le lecteur ne pourra qu’avoir envie de reprendre la lecture depuis l’axe central du livre, et de comparer chaque vignette et sa réciproque.

Qui d’autre qu’un architecte pouvait concevoir un tel édifice narratif ? Pour tout dire, le seul défaut de Nogegon tient probablement à sa perfection formelle.  Luc Schuiten semble avoir été étouffé par son chef d’œuvre, et n’a plus écrit pour la BD depuis. L’exploration des Terres creuses semble donc s’arrêter là. Aux lecteurs qui chercheraient des ouvrages comparables, citons les Upside-down de Gustave Verbeck (parus sous le titre Sens dessus dessous, chez Pierre Horay), les BD toujours expérimentales d’Etienne Lécroart (Cercle vicieux, à L’Association, propose une autre forme de palindrome), certaines BD-concepts de Lewis Trondheim, la série Julius Corentin Acquefacques de Marc-Antoine Mathieu et bien sûr, les travaux de l’OuBaPo.

 

 

Note : L’OuBaPo, ou "Ouvroir de Bande dessinée Potentielle" a été créé en 1992, et réunit des auteurs qui cherchent à innover en BD, en se lançant des défis créatifs, appelés contraintes. Non sans humour, l’OuBaPo classe Verbeck et Nogegon parmi les « plagiaires par anticipation ».

 

samedi 4 septembre 2010

Les années douces, T1

Rien d’étonnant à ce que le roman sentimental Les années douces d’Hiromi Kawakami ait suscité l’idée d’une adaptation dessinée à Jirô Taniguchi. L’auteur de L’homme qui marche, très à l’aise dans les scènes de silence contemplatif, est en univers connu dans les rencontres récurrentes et faussement fortuites, entre une trentenaire célibataire et son ancien professeur, de trente ans son aîné. Et qui mieux que le dessinateur du Gourmet solitaire pouvait dessiner avec la patience requise, l’affection qui se tisse lentement entre les protagonistes, au gré des verres et des mets partagés dans un troquet ?

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