Un Zoo en hiver, de Jirô Taniguchi
(Casterman)
Si vous en êtes encore à vous demander pourquoi la
bande dessinée japonaise connaît un tel succès, si vous n’êtes pas du genre à
échanger un baril de franco-belge contre deux barils de manga, lisez Jirô
Taniguchi ! Vous ne serez plus jamais le même lecteur.
Kyoto, décembre 1966. Occupé à crobarder
sur le vif les pensionnaires à plume ou à fourrure d'un zoo enneigé, le jeune
Hamaguchi ronge son frein en attendant des jours meilleurs. Ce passionné de
dessin, qui espérait participer au design des tissus dans l’atelier textile qui
l’emploie, est pour l'heure affecté aux livraisons. Bientôt, une toute autre
mission lui est confiée. Il va servir de chaperon à la fille du patron,
désavouée pour avoir provoqué l’échec son mariage (arrangé, il faut dire) en
prenant un amant parmi lesemployés de son père. Hamaguchi va recevoir une leçon
: la liberté n'est pas un dû, c’est une chose à conquérir, et peu importent les
efforts qu’il faut consacrer à cette quête. Marqué par cette expérience, il va
savoir saisir sa chance, quand un de ses copains l’emmène rencontrer un mangaka
professionnel.
Récit initiatique, sur les plans artistique
et sentimental, Un zoo en hiver
permet à Taniguchi de raconter l’ambiance des studios de mangas, dans le Tokyo
des années 1960. Le fait que le personnage porte un nom qui sonne un peu comme
le sien n’est certainement dû au hasard : à l’évidence Taniguchi exploite
ici des éléments de sa propre expérience. Ce n’est toutefois pas une
autobiographie, la trame est romancée, juste ce qu’il faut pour élargir le
propos, maintenir l’intérêt du lecteur et réaliser le portrait d’une époque et
surtout d’un milieu. Ce témoignage est précieux, car peu d’œuvres permettent
d’appréhender, de l’intérieur, le quotidien dans un studio.
Le manga répond à des contraintes
industrielles qui n’ont rien à voir avec celles de la BD européenne. Pour être
capable de livrer les dizaines de planches hebdomadaires que réclament les
épais magazines spécialisés, les auteurs sont obligés de s’entourer de toute
une équipe de petites mains, chargée de réaliser les décors, les encrages, les
finitions, ou encore de poser les fameuses trames sur les planches crayonnées
par le "maître". Cela, dans une effervescence rythmée par la succession des
bouclages. Pour veiller à faire respecter les délais, il n'est pas rare qu'un
représentant du magazine s'établisse au studio. Parmi les assistants, beaucoup
rêvent de voir leurs travaux personnels publiés un jour. Cela exige de
l’opiniâtreté, car l’assistant qui aspire à devenir auteur, ne peut travailler
sur ses propres oeuvres, que pendant ses rares temps de repos… Oui, mais voilà,
comme le répète le frère d'Hamaguchi en visite au studio, avec une pointe
d'envie, « faire ce qu'on aime...
ce doit être merveilleux ».
À lire également, du même auteur :
Quartier lointain, Le Journal de mon père (chez Casterman
Ecritures) et Le sommet des Dieux
(éditions Kana). Dans une fibre plus poétique, Le Gourmet solitaire est également un
incontournable.
Pour en savoir plus sur l’univers des
créateurs de mangas, et la vie des studios, on se reportera à la très
hagiographique mais passionnante biographie d’Osamu Tezuka, racontée
post-mortem par son propre studio : Osamu Tezuka (4 tomes parus chez Casterman,
collection Ecritures).