Le briographe

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vendredi 2 janvier 2015

L’Encyclopédie des débuts de la Terre

Mille et une nuits polaires

L’Encyclopédie des débuts de la Terre, d’Isabel Greenberg
Casterman,  176 p. couleurs, 24 €

 

Aèdes, bardes, conteurs, troubadours… accueillent dans leurs rangs une nouvelle recrue prometteuse, la dessinatrice britannique Isabel Greenberg et ses légendes des mers gelées.

 

Si on vous dit qu’il s’agit du tout premier livre de son auteur, vous n’allez pas le croire ! Et pourtant, c’est le cas. Amateurs de mythologie, de contes et légendes, lecteurs de David B., ce livre est fait pour vous ! Le spectacle commence dès la couverture : un homme habillé à la façon des Inuïts, avec son chien, se tient sur la banquise d’une planète à peine plus grande que celle du Petit Prince de Saint Exupéry. Au-dessus de lui dans un ciel d’encre, flottent des étoiles, constellations et personnages dessinés en vernis sélectif, c’est-à-dire transparents, fantomatiques ; de face on ne les voit pas, on ne les découvre qu’en lumière rasante. L’effet est superbe, et en plus, il est très évocateur de cette longue nuit d’hiver polaire, où la lumière du soleil n’atteint jamais directement la surface du sol.

Cet homme sur la couverture, le héros du récit, c’est le Conteur du Pays du Nord. Il a quitté son pays glacé, à la poursuite d’un fragment de son âme. Dans son périple, il rencontre des peuples plus ou moins amicaux, se fait raconter les légendes locales, raconte sa propre histoire et les légendes de son pays. Il ne doit souvent son salut à son art du récit… mais parfois au contraire, ce talent lui attire des ennuis. Soit parce qu’il aura raconté l’histoire de trop, soit parce qu’un puissant parmi les auditeurs aura trop apprécié la prestation, et voudra s’attacher ses services coûte que coûte, même sous la contrainte.

La force des mythes

L’Encyclopédie des débuts de la Terre est un livre sur la puissance des contes. Il s’inspire des plus grands classiques du genre, qu’Isabel Greenberg a visiblement bien assimilés, et en revisite certains chapitres de façon décalée : on y trouve des échos de l’histoire d’Abel et Caïn, de la tour de Babel ou de la baleine de Jonas empruntés à la Bible, la rencontre d’un cyclope et de sirènes en hommage à Homère. Des Mille et une nuits, il reprend la forme des récits enchâssés : l’épopée principale, celle du Conteur, est régulièrement interrompue par d’autres histoires, qu’il raconte ou qu’on lui raconte, et dont les protagonistes sont à leur tour susceptibles d’avoir une histoire à raconter… Au-delà des clins d’œil, Isabel Greenberg a aussi mis dans ce livre une fantaisie personnelle, un humour et une légèreté admirables, servis par un dessin simple et lisible, dont les grands aplats noirs et quelques rehauts de couleurs pures soulignent la dimension onirique. C’est beau et captivant, c’est touchant et épique ; c’est tout nouveau et pourtant ça a la force des grands classiques, le seul défaut de ce livre, c’est qu’on voudrait qu’il dure plus longtemps. Il devrait : si Schéhérazade avait vécu au Pôle Nord, les mille et une nuits auraient duré des siècles !

  

Jérôme Briot

lundi 4 juin 2012

En silence, d’Audrey Spiry

Chut ! d’eau

En silence, d’Audrey Spiry
KSTR, 168 p. couleurs, 16 €

 

Une artiste d’animation peut-elle également être une virtuose des images fixes ? Oui, la preuve en couleurs dans En silence, l’histoire d’un amour qui prend l’eau. Glacée. Et même : on the rocks.

 

En silence offre une narration à double niveau. À première vue, c’est l’histoire toute simple d’un groupe de vacanciers qui s’offre une journée de canyoning, le genre de sport qui donne un bon boost d’adrénaline et qui crée des souvenirs. Le but du jeu est de descendre un cours d’eau de montagne, en se laissant porter par le courant quand c’est calme et en essayant de rester entier quand il y a des rapides, des cascades ou d’autres pièges.

D’eau fraiche et d’amour

Pour cette descente dans le fracas de l’eau vive, la dessinatrice a personnifié la rivière, qui semble s’amuser des vacanciers, leur jouer des tours et danser avec eux. Il y a une véritable tension dans cette épreuve, à tout moment un accident pourrait survenir. « C’est un sport très intense, qui révèle beaucoup de soi-même à ceux qui le pratiquent. Une fois l’épreuve commencée, impossible de s’arrêter ou de revenir en arrière. Il y a un parallèle qui m’a sauté aux yeux, avec certaines décisions cruciales de vie qu’on doit prendre, à certains moments, et qui sont sans retour », explique Audrey Spiry.

De fait, une autre histoire se joue en arrière-plan. Juliette, qui vient de terminer ses études, est venue avec son compagnon Luis, déjà installé dans la vie, avec un boulot dans le cinéma qui le passionne. Mais elle n’est plus certaine d’être en phase avec lui. L’aventure va permettre à des émotions qu’elle gardait jusque-là enfouies, silencieuses, de s’exprimer.

Expressionnisme

Venue du monde de l’animation, Audrey Spiry avait tout d’abord imaginé cette histoire en images mouvantes. Mais rapidement, elle se tourne vers la bande dessinée et prend un parti esthétique audacieux : « Je voulais travailler en couleurs directes, sans trait de contour. Je travaille en numérique, avec des taches de couleur et en superposant des calques, jusqu’à plusieurs centaines pour certains dessins ». Le résultat est incroyable, et la démarche peut s’apparenter à l’expressionnisme : en privilégiant les couleurs plutôt qu’en délimitant ce qu’elle peint, Audrey Spiry privilégie la représentation des émotions. Comme dans la séquence (p. 85) où Juliette doit sauter dans le vide. Plutôt que de montrer la chute, la dessinatrice exprime ce que Juliette ressent : angoisse, confusion, stress et excitation mélangés ; et pour cela, décale son dessin dans un abstrait symbolique. Dynamique et pourtant sensible, d’une grande originalité picturale, En Silence dispose de tous les atouts pour faire grand bruit !

 

 

Jérôme Briot

 

samedi 2 juin 2012

Arnold et Rose, de Gabrielle Piquet

Arnold et Rose, de Gabrielle Piquet
Casterman, 140 p. N&B, 16 €

 

Dans un village de montagne, au début du siècle dernier, deux enfants rêvent d’ailleurs. Arnold est un garçon obéissant et docile, entièrement soumis à l’autorité de son père. Convaincu de son propre talent, il ambitionne de révolutionner la littérature. Rose a un caractère rebelle, que le décès de sa mère ne fait qu’attiser. Malgré leurs différences, les deux enfants deviennent amis, se soutiennent et s’encouragent. Trouveront-ils en ville l’accomplissement de leur destin ?

Le précédent livre de Gabrielle Piquet, Les Enfants de l’envie, surprenait par son dessin au trait rehaussé de rares aplats noirs, autant que par son histoire, émouvante et d’une belle construction formelle. Un tel souvenir place très haut le niveau d’attente pour le prochain titre… Sur le plan esthétique, Arnold et Rose est plus abouti : paysages bucoliques, ensembles urbains ou scènes de foule, le trait gagne en élégance et en lisibilité, en se faisant moins caricatural. Les chemins de lecture, dans ces planches où les dessins ne sont pas organisés en vignettes, sont particulièrement travaillés ; il en ressort une impression de promenade tout à fait inédite. En revanche, l’intention de l’auteur, avec ce récit, n’est pas totalement limpide. Une notice de fin de livre précise que certains propos ont été empruntés à des ouvrages qui traitent de pédagogie ou de manipulation ; c’est sans doute une clé de compréhension.

 

dimanche 6 mai 2012

Singeries, de Denis Petit et Humphrey Vidal

Si humain et simiesque

Singeries, de Denis Petit et Humphrey Vidal
Casterman, 125 p. couleurs, 20 €

 

Après le partenariat fructueux entre les éditions Futuropolis et le Musée du Louvre, c’est au tour de Casterman de parvenir à faire entrer la bande dessinée au musée, en l’occurrence au Muséum national d’Histoire naturelle, grâce à l’album Singeries. Dans ce récit de Denis Petit mis en images par Humphrey Vidal, un érudit tente de se suicider par overdose de littérature. Il n’y gagne que sa métamorphose en une créature à mi-chemin entre le singe et l’humain. Le thème a séduit Guillaume Lecointre, biologiste et professeur au Muséum national d’Histoire naturelle,  qui signe la préface de la bande dessinée. Car avec cette transformation, la frontière homme/singe et la frontière homme/animal, très importantes dans notre culture, sont transgressées. L’Homme s’est toujours valorisé en se considérant supérieur aux (autres) grands primates, ses cousins génétiques. L’idée d’une évolution humaine qui passe par une plus grande part de singe en nous serait intolérable... Des thèmes qui évoquent l’opposition toujours persistante de certaines communautés américaines aux théories de l’évolution de Darwin.

 

 Jérôme Briot

mercredi 2 mai 2012

Alger la noire, de Jacques Ferrandez

Alger la noire, de Jacques Ferrandez d’après Maurice Attia
Casterman, 132 p. couleurs, 18 €

Un couple enlacé, sans vie, est retrouvé un matin de 1962 sur une plage d’Alger. Le garçon est arabe, sur son dos les lettres OAS ont été gravées au couteau. Il est dans les bras de la fille d’un notable européen de la ville. Est-ce un Roméo et Juliette à la sauce pied-noir, ou s’agit-il comme le suspecte l’inspecteur Paco Martinez, d’un crime plus vaste, maquillé pour le faire croire ? Polar palpitant dans un contexte historique sensible, et un Jacques Ferrandez parfaitement à l’aise dans l’expression graphique de cette Algérie de 1962 ; ce livre est à tous points de vue une réussite. 

lundi 5 mars 2012

Olympe de Gouges, de Catel Muller et José-Louis Bocquet

Olympe, nouveau sommet de Catel et Bocquet

Olympe de Gouges, de Catel Muller et José-Louis Bocquet
Casterman, 488 p. N&B, 24 euros

 

Après Kiki de Montparnasse, Olympe de Gouges. Le duo Catel et Bocquet se glisse une nouvelle fois dans les pas d’une femme d’exception, grâce à qui toute une époque va nous être contée.

 

Née au sein d’une famille bourgeoise de province en 1748, Marie Gouze se marie à 17 ans et devient veuve un an plus tard. Elle adopte alors un pseudonyme, s’octroyant au passage une particule qui facilitera peut-être son admission dans la bonne société parisienne. C’est la naissance d’Olympe de Gouges, passionnée de théâtre et dramaturge dont les pièces sont autant de pamphlets engagés.

Féministe avant la lettre

Figure de la Révolution française, Olympe de Gouges est principalement connue pour avoir rédigé en 1791 une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, où elle revendiquait avec un siècle et demi d’avance plus d’égalité entre les sexes, peut-être même le droit de vote pour les femmes (qui, rappelons-le, ne deviendra effectif qu’en 1944). Rejeté, son argument était pourtant imparable : « La femme a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de montrer à la Tribune. » Longtemps méprisée ou ignorée des historiens, son importance et le caractère précurseur de ses idées politiques sont progressivement reconnus au cours du XXe siècle. Parmi ses combats, la lutte pour l’abolition de l’esclavage, pour les droits des femmes et contre la terreur instituée par Robespierre. Contestataire à une époque qui d’admettait pas la polémique, elle est condamnée à mort et exécutée en 1793.

De Kiki à Olympe

Un destin aussi tragique et romanesque ne pouvait pas manquer d’inspirer une grande saga. Catel et Bocquet, qui ont déjà connu le succès public et critique avec Kiki de Montparnasse, trouvent en Olympe de Gouges une personnalité de choix pour un nouvel ouvrage. Du titre précédent, celui-ci reprend la structure et la démarche, en un mot le concept. Il s’agit d’évoquer à nouveau le parcours d’une femme d’exception dans un univers d’hommes, et de brosser au passage un tableau d’ensemble de l’époque. À la fin du récit, une postface érudite voit se succéder une chronologie détaillée, la fiche biographique de la plupart des protagonistes du récit et une bibliographie d’une rigueur toute académique. Ce qui change réellement, au-delà de l’époque, c’est le ton : Kiki, avec son insouciance toute artistique, conservait tout au long de l’ouvrage une légèreté qui participait de son charme. Olympe de Gouges, au contraire, brille par son tempérament revendicatif, son agilité intellectuelle et le refus le laisser les hommes lui dicter sa pensée. Les deux ouvrages sont également réussis. On ne se lasse pas d’observer combien la personnalité de l’héroïne et par conséquent, le propos du récit, a d’incidence sur le trait de la dessinatrice.

 

 

Jérôme Briot

dimanche 4 mars 2012

Les Amis de Pancho Villa, de Léonard Chemineau

Le sombre héros de la Revolución

Les Amis de Pancho Villa, de Léonard Chemineau d’après James Carlos Blake
Rivages/Casterman/Noir, 128 p. couleurs, 18 euros

 

Le réalisateur Emir Kusturica avait projeté d’adapter Les Amis de Pancho Villa en film. C’est finalement Léonard Chemineau qui tire le premier, avec une adaptation dessinée de l’épopée du révolutionnaire mexicain.

 

 

Les Amis de Pancho Villa, roman de James Carlos Blake, dénote au sein de la collection Rivages/Casterman/Noir. Certes, on est bien dans un registre « noir », avec une violence omniprésente. Mais l’atmosphère est plus celle d’un western crépusculaire que d’un polar. L’action se situe au Mexique en 1910, au tout début de la guerre civile. Rodolfo Fierro, un aventurier sanguinaire et sans scrupule, rejoint le petit groupe de révolutionnaires dirigé par Pancho Villa. Autour de ce leader charismatique, il y a Tomas l’ami d’enfance, Felipe Angeles qui a suivi des études militaires en France et l’indien Calixto. De gang, ils vont devenir une véritable armée de révolution, à mi-chemin entre rapines organisées et guérilla politique.

Coup d’essai

Comment un dessinateur tout juste repéré par le concours Jeunes Talents du festival d’Angoulême 2009 se retrouve t-il chargé d’adapter un tel ouvrage en bande dessinée ? « Par un heureux hasard », admet Léonard Chemineau. Parti à Angoulême avec quelques planches sous le bras, il rencontre les éditeurs et directeurs de collection de Casterman. « J'avais emporté un travail personnel, une adaptation du roman L'escadron guillotine de Guillermo Arriaga, qui se déroule aussi au Mexique et met en scène Pancho Villa. Ils m'ont proposé de faire quelques essais en vue de l'adaptation du roman de James Carlos Blake ».

Attaques ferroviaires à cheval, opérations chirurgicales, scènes de guerre... Le dessinateur n’a pas ménagé ses efforts pour rendre la saga dynamique : « Il était très important pour moi d'assurer le plus haut niveau graphique possible. Plus le dessin coule naturellement et colle à l'univers, et plus on l'oublie pour se focaliser sur l'histoire. Le Mexique étant un pays complexe avec une histoire chargée, les décors et les mises en scènes devaient suivre pour complètement transporter le lecteur dans l'ambiance. »

Coups de sang

Héros de la révolution ou brutes impitoyables ? Chaque lecteur se forgera sa propre opinion. Léonard Chemineau, pour sa part, affirme avoir été surtout marqué par le contraste entre les différents personnages : « Il y a des idéalistes purs, comme Pancho Villa, qui sont sanguinaires et tuent pour transformer le pays, sans aucun intérêt personnel. Il y a des aventuriers dans l'âme qui ne savent faire que la révolution, comme Rodolfo Fierro. Il y a aussi des paumés, des poètes, et une myriade de caractères pimentés et différents. Il y a enfin des grands salauds, souvent à la tête du pays, qui organisent le pillage des richesses pour leur profit personnel et ceux de leurs amis. Ils sont tous très intéressants à leur façon. »

 

 

Jérôme Briot

samedi 7 janvier 2012

Castro, de Reinhart Kleist

Guérilleros et cigarillos

 

D’innombrables personnes portent un T-shirt à l’effigie de Che Guevara. Beaucoup moins à celle de Fidel Castro. C’est pourtant le destin plus complexe et contrasté de ce dernier que Reinhart Kleist a choisi de raconter.

 

 

Le dessinateur allemand Reinhart Kleist, après un début de carrière marqué par le fantastique baroque, avec des récits adaptés de Lovecraft et la série Berlinoir, a depuis quelques années changé de registre. Il se spécialise désormais dans les biographies dessinées. Après Elvis (inédit à ce jour en français) et Johnny Cash, le voilà qui entreprend le portrait d’une des personnalités les plus marquantes, mais aussi les plus controversées de l’après-guerre : Fidel Castro, indéboulonnable leader cubain de 1959 à 2008, le plus long exercice du pouvoir du XXe siècle. Avec ce que cette longévité politique suppose de chance, pour déjouer les nombreux attentats et complots dont il fut la cible. Avec cette volonté de défier l’Amérique et de résister à un embargo très dur, même si cela devait signifier la famine pour son peuple. Et sans occulter la répression organisée envers tout ce qui pouvait ressembler à une opposition politique.

Pour rendre l’exercice biographique plus digeste, Kleist nous glisse dans les pas de Karl Mertens, journaliste allemand fictif parti enquêter sur la révolution cubaine et qui, sitôt arrivé, oublie les recommandations de son rédacteur en chef – « un reporter doit toujours rester neutre, ne pas juger et ne jamais prendre parti » – et s’empresse de tomber amoureux d’une aide de camp de Fidel Castro, et épouse la cause révolutionnaire avec plus de fougue et de dévotion encore que la plupart des Cubains. De son côté, Kleist ne prend aucun parti, si ce n’est celui de la restitution historique. Pour ce faire, il s’est adjoint les conseils de Volker Skierka, auteur d’une biographie du leader cubain, qui signe une préface éclairante.

 

dimanche 1 janvier 2012

Polina

Sélection dans la sélection du FIBD 2012 


Grand succès tant public que critique de l’année 2011, vendu à plus de 40 000 exemplaires et lauréat du Grand Prix de la Critique – ACBD 2012, Polina continue sa carrière fulgurante avec une sélection à Angoulême. Ce que ce livre a de plus que les précédents travaux de Bastien Vivès ? Il y a bien sûr un effet de cumul. À 27 ans, Vivès a déjà composé une œuvre fournie, dont chaque élément apporte une expérience esthétique nouvelle, l’auteur évitant avec grand soin de s’enfermer dans un « style ». Mais il y a aussi une intensité particulière dans Polina, et une intention inédite dans le propos. Prenant prétexte du parcours d’une petite danseuse qui progresse jusqu’au sommet de son art, guidée par des professeurs d’autant plus durs et exigeants qu’elle a du potentiel, Vivès sonde la relation maître – élève dans le domaine artistique, les accomplissements, les périodes de doute, les ruptures créatrices et la nécessité de trouver sa propre voie.

jeudi 1 décembre 2011

Habibi

Les Mille et une pages de Craig Thompson

 

Craig Thomson délaisse la veine autobiographique pour un conte oriental, véritable ode aux cultures arabe et perse. Pas banal, pour un auteur américain issu d’une famille baptiste très religieuse !

 

Remarqué dès son premier album Adieu Chunky Rice, Craig Thompson a connu une consécration précoce avec le second, Blankets, manteau de neige. Ce récit autobiographique, récompensé par une avalanche de prix et d’articles dithyrambiques, charmait par un graphisme virtuose souvent comparé à ceux de Blutch ou de Frederik Peeters et étonnait par l’ampleur de ses 580 pages. Quelques mois plus tard, début 2005, Casterman publiait Un Américain en balade, un carnet des voyages de l’auteur en France et au Maroc. Et depuis, pfffuit, plus rien. Envolé, l’oiseau rare ? Bien au contraire. Il était affairé, depuis sept ans, à la création d’un nouveau roman-fleuve graphique.

Orient-omnibus

Conte d’inspiration orientale, Habibi évoque le destin de Dodola, vendue très jeune en mariage à un scribe, avant de devenir la favorite du tyrannique Sultan de Wanatolie. Et celui, non moins singulier, de Zam, son éternel amour, qui pour la retrouver au harem ira jusqu’à devenir eunuque. Autour de ce fil narratif viennent se greffer différents apartés, enchâssés à la manière des récits des Mille et une nuits, où l’auteur célèbre la culture orientale : réflexions sur l’art de la calligraphie, jeux mathématiques, explorations alchimiques et comparaisons entre certains récits du Coran et leurs équivalents dans l’Ancien Testament…

Le véritable exploit de Craig Thomson, avec Habibi, n’est pas tant d’avoir accouché d’un pavé, que d’avoir réalisé chacune des 672 pages avec une méticulosité d’illustrateur. Audace et dynamique de la composition, sophistication et variété des mises en page et des cadrages, splendeur des enluminures… Préparez-vous à un véritable choc esthétique ! Et ne prenez pas le risque de feuilleter ce livre en librairie si vous n’aviez pas prévu de dépenser 25 euros ; vous ne résisteriez pas à la tentation.

Arabesques

La lecture, une fois passé le simple feuilletage, aboutit à des sentiments plus contrastés. On a bien entendu envie d’applaudir cet auteur américain qui, dans un contexte d’islamophobie généralisée – rappelons que ce livre a été imaginé pendant les années Bush ! –, réalise une telle somme à la gloire de l’Orient éternel. Mais si le travail de Thompson est prodigieux sur le plan graphique, et intéressant dans sa volonté de mêler l’intellectuel et le charnel, l’histoire à proprement parler n’est pas totalement convaincante. Il manque à ce récit un souffle et l’envie de tourner la page. La pauvre Dodola subit différents outrages dans l’indifférence étonnée du lecteur, trop occupé à admirer les arabesques. Tout se réveille fort heureusement au chapitre 9, et Habibi devient enfin une bande dessinée… à partir de la page 430 ! D’ici là, soyez contemplatifs.

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