Le briographe

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dimanche 3 janvier 2010

L’Espion de Staline

L’Espion de Staline, d’Isabel Kreitz
CASTERMAN, 256 P. N&B, 16 €

Porté sur l’alcool et les femmes, et peu enclin à taire son hostilité au régime nazi, le journaliste Richard Sorge fut, dans les années 1930 et 40, agent de renseignements de l’URSS, installé à Tokyo. La légende prétend qu’il fournit à Staline la date exacte du déclenchement de l’opération Barbarossa, par laquelle Hitler violait le pacte de non-agression signé entre l’Allemagne et l’URSS… et que Staline n’y prêta pas foi. Cette histoire, qui méritait d’être racontée, l’est de fort belle façon par Isabel Kreitz. La dessinatrice allemande profite de l’occasion pour brosser un portrait sans concession des milieux consulaires, superficiels et déphasés, au cœur de la Seconde guerre mondiale.

samedi 2 janvier 2010

Swallow me whole

Swallow me whole, de Nate Powel
CASTERMAN, 216 P. N&B, 15 €

Récompensé par l’Eisner Award 2009 du meilleur roman graphique, Swallow me whole est un récit psychologique complexe et ténébreux, celui de deux adolescents en proie à des troubles obsessionnels compulsifs à la limite de la schizophrénie. Ruth collectionne insectes et batraciens dans des bocaux, à qui elle voue une sorte de culte. Son frère Perry, passionné de dessin, voit et entend un sorcier au bout de son crayon, qui lui donne des ordres. Tous deux, sur le fil du rasoir, jouent les équilibristes entre imagination débordante et folie dévorante. Basculera, basculera pas ?

jeudi 5 novembre 2009

Le Tueur, T7

Le Tueur, T7, Le Commun des mortels, de Matz et Jacamon
CASTERMAN, 56 P. COULEURS, 10,40€

Pour la première fois, le Tueur n’a pas très envie d’honorer un contrat. Cela ne va pas jusqu’à des scrupules ; mais il a plus de respect pour sa victime (un Cubain), que pour ses commanditaires (la CIA). Pris d'une sorte de délire existentiel, il prend un recul stratosphérique et nous assène une curieuse leçon de morale géopolitique. Tout le vingtième siècle y passe, du génocide arménien à celui des Tutsis du Rwanda, en passant par la dénonciation de la mainmise des USA sur l’Amérique latine. Un peu pontifiant… pour ne pas dire mortel.

dimanche 5 juillet 2009

Taniguchi en apprenti mangaka

Un Zoo en hiver, de Jirô Taniguchi (Casterman) 

 

Si vous en êtes encore à vous demander pourquoi la bande dessinée japonaise connaît un tel succès, si vous n’êtes pas du genre à échanger un baril de franco-belge contre deux barils de manga, lisez Jirô Taniguchi ! Vous ne serez plus jamais le même lecteur.

 

Kyoto, décembre 1966. Occupé à crobarder sur le vif les pensionnaires à plume ou à fourrure d'un zoo enneigé, le jeune Hamaguchi ronge son frein en attendant des jours meilleurs. Ce passionné de dessin, qui espérait participer au design des tissus dans l’atelier textile qui l’emploie, est pour l'heure affecté aux livraisons. Bientôt, une toute autre mission lui est confiée. Il va servir de chaperon à la fille du patron, désavouée pour avoir provoqué l’échec son mariage (arrangé, il faut dire) en prenant un amant parmi lesemployés de son père. Hamaguchi va recevoir une leçon : la liberté n'est pas un dû, c’est une chose à conquérir, et peu importent les efforts qu’il faut consacrer à cette quête. Marqué par cette expérience, il va savoir saisir sa chance, quand un de ses copains l’emmène rencontrer un mangaka professionnel.

 

Récit initiatique, sur les plans artistique et sentimental, Un zoo en hiver permet à Taniguchi de raconter l’ambiance des studios de mangas, dans le Tokyo des années 1960. Le fait que le personnage porte un nom qui sonne un peu comme le sien n’est certainement dû au hasard : à l’évidence Taniguchi exploite ici des éléments de sa propre expérience. Ce n’est toutefois pas une autobiographie, la trame est romancée, juste ce qu’il faut pour élargir le propos, maintenir l’intérêt du lecteur et réaliser le portrait d’une époque et surtout d’un milieu. Ce témoignage est précieux, car peu d’œuvres permettent d’appréhender, de l’intérieur, le quotidien dans un studio.

 

Le manga répond à des contraintes industrielles qui n’ont rien à voir avec celles de la BD européenne. Pour être capable de livrer les dizaines de planches hebdomadaires que réclament les épais magazines spécialisés, les auteurs sont obligés de s’entourer de toute une équipe de petites mains, chargée de réaliser les décors, les encrages, les finitions, ou encore de poser les fameuses trames sur les planches crayonnées par le "maître". Cela, dans une effervescence rythmée par la succession des bouclages. Pour veiller à faire respecter les délais, il n'est pas rare qu'un représentant du magazine s'établisse au studio. Parmi les assistants, beaucoup rêvent de voir leurs travaux personnels publiés un jour. Cela exige de l’opiniâtreté, car l’assistant qui aspire à devenir auteur, ne peut travailler sur ses propres oeuvres, que pendant ses rares temps de repos… Oui, mais voilà, comme le répète le frère d'Hamaguchi en visite au studio, avec une pointe d'envie, « faire ce qu'on aime... ce doit être merveilleux ».

 

 

À lire également, du même auteur : Quartier lointain, Le Journal de mon père (chez Casterman Ecritures) et Le sommet des Dieux (éditions Kana). Dans une fibre plus poétique, Le Gourmet solitaire est également un incontournable.

 

Pour en savoir plus sur l’univers des créateurs de mangas, et la vie des studios, on se reportera à la très hagiographique mais passionnante biographie d’Osamu Tezuka, racontée post-mortem par son propre studio : Osamu Tezuka (4 tomes parus chez Casterman, collection Ecritures).

lundi 16 janvier 2006

Coeurs Sanglants et autres faits divers

de Pierre Christin et Enki Bilal (Casterman)

Pendant l'été 2005, on apprenait que Bilal quittait Les Humanoïdes Associés pour Casterman. Il décroche au passage la réédition quasi intégrale de son œuvre chez cet éditeur, à l'exception d'Exterminateur 17, ce dernier titre restant aux Humanos à la demande de son scénariste Jean-Pierre Dionnet. En attendant Rendez-vous à Paris, dernier volet de la trilogie du Sommeil du Monstre, qui paraîtra en juin 2006, voici donc l'occasion de redécouvrir un certain nombre de livres de Bilal, dont ce curieux ouvrage co-signé par Pierre Christin.

Pour une fois, l'expression "roman graphique", souvent utilisée de façon discutable pour qualifier certaines bandes dessinées qui s'écartent du main stream, pourra être employée à bon escient. Cœurs Sanglants et autres faits divers est une collection très cosmopolite d'articles de journaux imaginaires, dont l'accumulation forme une radioscopie du monde contemporain et en constate l'implacable violence. En fil directeur de ce livre, nous suivons aussi les apparitions récurrentes d'un mystérieux personnage dénué d'oreilles (et par conséquent obligé de faire tenir ses branches de lunettes sur son crâne avec du sparadrap !), qui se prépare au combat rituel des membres de la secte "les Gants de la mort".

Peut-être grâce à l'irruption du fantastique, les pastiches journalistiques de Christin et les illustrations photoréalistes d'une beauté morbide de Bilal sont toujours aussi pertinents. Ils n'ont finalement pas vraiment vieilli, vingt ans après leur première publication dans Pilote mensuel. Pour les amateurs de SF et d'humour noir.

vendredi 3 décembre 2004

On ne crapote pas avec l'amour, Le grand large T2

Le grand large T2, par Thierry Soufflard et Gilles Cazaux (Casterman)

 

Quand le temps nous est compté, que la mort veut nous prendre les êtres qui nous sont chers, le mieux c'est encore de profiter de l'instant présent en leur compagnie et de croquer la pomme de la vie jusqu'au trognon. Telle est la philosophie simple mais essentielle du tzigane Angelo Broccoli. A 63 ans, sa maman (qu'il appelle "la vieille") est rongée par un cancer des poumons. L'hôpital veut se charger d'elle mais Angelo l'enlève pour faire une virée sur les plages du Nord. C'est bientôt son anniversaire et selon Angelo l'air marin vaut mieux qu'une chimiothérapie. En chemin, leur camionnette-caravane manque de renverser Melody, jeune femme au passé trouble, vite adoptée par la mère et le fils. Le trio repart de plus belle dans une aventure pleine de petites joies potaches, notamment une sortie en mer sur un petit voilier "emprunté" dans un hangar.

Qu'importe l'action, ce n'est pas là que réside l'intérêt de cette escapade façon road movie en deux volumes. Ici, l'important est dans les petites choses : les rencontres, les amitiés de passage, les sourires reçus et les joies provoquées. Le grand large c'est une célébration de l'instant présent, du bonheur d'être ensemble. L'histoire pleine de poésie sous-jacente fait la part belle à des dialogues pimentés par un argot fleuri et gouailleur. Les auteurs connaissent aussi l'éloquence de certains silences. Toute l'alchimie de l'album tient dans l'alternance de situations qui pourraient devenir critiques et de leur dédramatisation : il est ici question d'humanité et non de pathos. A ne pas manquer, les pages 31 à 35 sont un paroxysme de ce phénomène (avec un dénouement plutôt comique). 

Atypiques, les couleurs étonnent au premier coup d'œil : tout semble fondé sur la juxtaposition de couleurs opposées pour accentuer les contrastes. Au point que, malgré le choix d'une palette crayeuse, les planches sont assez criardes.

 

lundi 1 novembre 2004

Kaikisen – Retour vers la mer

par Satoshi Kon (Casterman, coll. Sakka)

 

Une famille de prêtres Shinto veille sur le sanctuaire Hiratsu, dans la petite ville côtière d'Amidé, et plus particulièrement sur le trésor qu'il renferme : l'œuf d'une ondine. Selon la légende, cet œuf aurait été trouvé par l'ancêtre de Yôzô Yashiro (l'actuel prêtre), qui aurait conclu un pacte avec l'ondine. En échange de 60 ans de protection et de soins apportés à son œuf, l'ondine garantissait à la ville une mer clémente et des eaux poissonneuses. De fait, la pêche est toujours bonne à Amidé. Aux yeux de Yôzô cette légende n'a qu'une seule utilité : son intérêt médiatique et touristique, susceptible de favoriser le développement de cette petite ville de province. En cela, il s'oppose à son père, fidèle à la tradition. Yôzô a des motivations profondes pour souhaiter que sa ville se modernise : sa femme et son fils ont risqué la noyade quelques années plus tôt. A cause de la ruralité du village, seul Yôsuke son fils a pu être sauvé. Le développement, c'est la perspective de bâtir un hôpital, de corriger le passé. Troisième génération des Yashiro, le jeune Yôsuke un peu coincé entre la foi de son grand-père et l'incrédulité de son père serait plutôt adepte du doute. Jusqu'à ce que d'étranges événements le convainquent que la légende dit vrai…

Kaikisen est une jolie fable, avec des échos sociaux et une coloration fantastique. La narration et le traitement sont orientaux, ce qui nous amène à saluer le travail de la traductrice Hélène Morita et surtout ses indispensables explications de bas de page. Sans cette aide, certains détails à la signification évidente pour les lecteurs japonais nous sembleraient sans doute totalement confus.

A l'inverse, le thème abordé dans ce manga est peut-être moins exotique et surprenant pour nos yeux de lecteurs occidentaux qu'il ne pouvait l'être pour les Japonais : depuis le Roman de Mélusine par Jean d'Arras (écrit en 1394 !), les ondines, sirènes et femmes-serpent sont assez nombreuses dans notre littérature et dans les contes et légendes de nos régions.

Mais toujours est-il que Kaikisen, premier manga de Satoshi Kon publié en 1990 au Japon est l'oeuvre qui a révélé cet auteur dans son pays. Ce manga lui a attiré la bienveillance d'Otomo, le génial créateur d'Akira (à l'époque) et de Steam Boy (aujourd'hui). Sous son égide, Kon a pu s'impliquer dans des œuvres d'animation… puis réaliser ses propres longs métrages : Perfect Blue (1997), Millenium Actress (2001) et Tokyo Godfathers (2003).

Alternant les scènes contemplatives et les scènes d'action, Kaikisen possède un graphisme d'une maturité étonnante pour une première œuvre. L'intrigue en elle-même n'est pas des plus captivantes, mais le livre nous offre un beau voyage…

 

lundi 4 octobre 2004

Le testament des ruines, Le cri du peuple T4

Le cri du peuple T4, de Jacques Tardi, d'après Jean Vautrin (Casterman)

 

24 mai 1871, 3H du matin… une guerre sans merci se livre à Paris entre les insurgés de la Commune et les Versaillais (l'armée régulière française aux ordres d'Adolphe Thiers). Dans une ambiance d'apocalypse, les partisans de la Commune résistent avec rage et désespoir, incendiant les monuments pour ralentir leurs ennemis. Malgré une guérilla urbaine acharnée, la Semaine sanglante marquera la fin de neuf semaines d'utopie pour le peuple parisien…

On connaît la passion de Jacques Tardi pour Paris, ses quartiers, ses Titis, ses malfrats et son argot : elle s'affiche avec maestria dans ses extraordinaires aventures d'Adèle Blanc-Sec et ses adaptations en BD des romans de Léo Malet. Nul lecteur ne peut se rendre au jardin des plantes ou regarder le lion de la place Denfert-Rochereau sans penser à ce dessinateur. Tardi sait aussi de façon incomparable croquer la foule dans toute sa diversité, les bourgeois et les ouvriers, avec une prédilection pour les sales trognes, les défavorisés par la nature, et çà et là quelques femmes girondes et sculpturales.

Personne ne pouvait adapter avec une telle ferveur Le cri du peuple, roman de Jean Vautrin qui sous prétexte d'intrigue mi-romanesque mi-policière nous fait revivre les grandes heures de la Commune, de l'insurrection du peuple de Paris au bain de sang aveugle et vengeur qui mit fin à ce régime populaire et utopique.

Porté par cette épopée, Tardi a fait le choix audacieux d'un format allongé à l'italienne, idéal pour restituer la démesure des événements dans d'innombrables plans larges qui occupent parfois l'intégralité d'une double page. Il adopte aussi une narration très verbeuse qui fait la part belle à l'argot parisien très imagé et gouailleur de l'époque.

Ni dieu ni maître ? A ce cri du peuple, d'autant plus assourdissant qu'il s'agit d'un cri d'agonie, répondons par un cri d'admiration : ce Tardi, quel artiste !

mercredi 2 juin 2004

Départ sans préavis, Premières chaleurs T4

Premières chaleurs T4, par Jean-Philippe Peyraud (Casterman)

Premières chaleurs, saison 2… Moteur !

Véro a décidé de changer d'hygiène de vie : gym, régime et abstinence sexuelle. Abie est tellement paniquée à l'idée de croiser son ex- dans l'escalier, qu'elle a décidé de changer d'appartement. Nini et Globule aussi aimeraient trouver un nouveau logement, mais les prix parisiens sont prohibitifs. Marco, le créatif de la bande et Casanova de service, est en pleine panne d'inspiration depuis qu'il est amoureux et aimé de la très jalouse Elodie. Mais le grand scoop, c'est que Gaby veut s'installer avec Tiphaine… ce qui nécessite de l'annoncer à Jean-Bath avec qui il vit en colocation depuis des années. Plutôt coton ! Ce n'est jamais le bon moment : Jean-Bath est hyper stressé par son boulot et il vient de rompre avec Thierry…

Si vous avez raté la première trilogie, vous aurez néanmoins compris que Premières chaleurs raconte les mille et une joies et tracas qui font le quotidien d'une bande de copains parisiens, jeunes trentenaires pas pressés d'entrer définitivement dans l'âge adulte… mais sachant que cela finira tôt ou tard par se produire. Pas de grands effets mélo, il ne se passe rien de bien bouleversant. La description du quotidien, même dans ce qu'il a parfois d'insignifiant, participe au charme de la série. On trouve forcément ici des situations vécues, des caractères familiers. Par exemple, tout le monde a un Globule parmi ses amis : un copain doté du même humour que Libellule dans Gil Jourdan, qui ne manque jamais l'occasion de proférer des calembours épouvantables… ce qui, au second degré et l'amitié aidant, finit par être sympathique. Jean-Philippe Peyraud construit son histoire à la manière des sitcoms, avec un dessin ligne claire très épuré voire dépouillé, mais très lisible et expressif. Il faut juste s'habituer aux nez bizarres qui sont sa signature graphique. Résumé façon Globule : nez en moins, agréable.