Palindrome, mais presque (symétrie m’était
contée)
Bâti selon un
plan inédit et toujours aussi impressionnant vingt ans après sa première
publication, Nogegon est remis à l’honneur par sa réédition chez
Casterman. Cet album trouvera une place de choix chez tous les amateurs de
bande dessinée expérimentale.
Nogegon
est le troisième album du cycle Les Terres creuses, dessiné par
François Schuiten et scénarisé par son frère Luc, architecte de formation. Les
récits courts qui forment le premier volume ont été prépubliés dans Métal
Hurlant dans les années 1980, avant d’être réunis en album sous le titre
Carapaces. Zara, le second volume, précise le projet :
il s’agit d’explorer un système planétaire, et surtout de découvrir ses
habitants et les particularités de leur quotidien ou de leur organisation
sociétale.
Nogegon est le nom d’une
des planètes du système « Terres creuses ». Le peuple qui y règne est
obsédé par la recherche de symétrie. Ici, les personnes asymétriques sont
traitées comme des parias, reléguées dans des bidonvilles où elles sont
maintenues en léthargie à grand renfort de stupéfiants. Les dominants, eux,
portent tous des noms qui sont des palindromes : ils se lisent
indifféremment de droite à gauche ou de gauche à droite. Silis et Natan,
par exemple, sont deux habitants de la ville de « Dramard » ;
« Nogegon » est d’ailleurs aussi un palindrome. Les touristes, quand
ils sont acceptés, doivent se plier aux usages locaux : Olive devient
Olivilo. Les habitants de Nogegon sont persuadés que leur existence est
traversée par des « axystes », des axes de symétrie à partir desquels
toute une séquence est répétée, mais à l’envers. Ainsi, toute arrivée est
compensée par un départ, l’amour se transforme en haine, un acte de destruction
a pour pendant un acte symétrique de création.
Justement, un
axyste traverse le livre en son milieu. La page 36 est suivie d’une
page 36’, et tout l’album se déconstruit ensuite à rebours, de la page 35’ à la
page 1’. À partir de l’axe central du livre, chaque planche de la première
moitié du récit trouve son équivalent en négatif dans la seconde moitié. Cette
symétrie s’exerce dans les moindres détails. La disposition et la taille des
cases sont bien sûr répétées, mais ce principe de symétrie s’exerce également
sur leur contenu. Telle case dessinée en plongée, devient une contreplongée
dans la seconde moitié du livre. Ce qui est à l’arrière-plan passe à
l’avant-plan. La lumière devient ombre, et l’ombre lumière. Les dialogues
eux-mêmes obéissent à cette règle curieuse, si bien que
« Dehors ! – À plus jamais ! – La brute, me jeter
dehors ! » (p26) se transforme en « Tu ne me jetteras plus
dehors ? – Jamais plus ! –
Viens ! » (p26’). Ce petit jeu de symétries continue sur tout
l’album, poussant la logique jusqu’aux pages de titre, d’indications de
l’éditeur et aux premier et quatrième plats de la couverture. Après la
découverte linéaire de l’histoire, le lecteur ne pourra qu’avoir envie de
reprendre la lecture depuis l’axe central du livre, et de comparer chaque
vignette et sa réciproque.
Qui d’autre qu’un
architecte pouvait concevoir un tel édifice narratif ? Pour tout dire, le
seul défaut de Nogegon tient probablement à sa perfection
formelle. Luc Schuiten semble avoir été étouffé par son chef d’œuvre, et
n’a plus écrit pour la BD depuis. L’exploration des Terres creuses
semble donc s’arrêter là. Aux lecteurs qui chercheraient des ouvrages
comparables, citons les Upside-down de Gustave Verbeck (parus sous le
titre Sens dessus dessous, chez Pierre Horay), les BD toujours
expérimentales d’Etienne Lécroart (Cercle vicieux, à L’Association,
propose une autre forme de palindrome), certaines BD-concepts de Lewis
Trondheim, la série Julius Corentin Acquefacques de Marc-Antoine
Mathieu et bien sûr, les travaux de l’OuBaPo.
Note : L’OuBaPo, ou
"Ouvroir de Bande dessinée Potentielle" a été créé en 1992, et réunit des
auteurs qui cherchent à innover en BD, en se lançant des défis créatifs,
appelés contraintes. Non sans humour, l’OuBaPo classe Verbeck et
Nogegon parmi les « plagiaires par
anticipation ».