Donjon Monsters T8, par Joann Sfar, Lewis Trondheim et Carlos Nine (Delcourt)
L’argentin Carlos Nine, distingué à Angoulême 2001 pour Le canard qui aimait les poules, a été choisi pour dessiner Donjon Monsters 8 : Crève-cœur.
Donjon Monsters regroupe des histoires intercalaires qui complètent notre connaissance de l’univers Donjon en donnant le premier rôle à des personnages secondaires de la saga. Originalité supplémentaire, chaque volume est confié à un dessinateur différent. Joann Sfar et Lewis Trondheim (les co-scénaristes) offrent ainsi la réalisation d’un album à grand succès à des auteurs dont ils apprécient le savoir-faire (souvent leurs copains, ce qui revient au même).
Le personnage principal est cette fois Alexandra, la jolie tueuse et membre de la confrérie des assassins pour qui Hyacinthe, justicier masqué et romanesque a eu le coup de foudre. Dix ans se sont écoulés depuis leur première rencontre.
Alexandra raconte ses origines et son parcours à un journaliste de la gazette d’Antipolis qui souhaite rédiger une série d’articles remplis de sang et de larmes, comme les aime le public. Mais l’entretien s’avère rapidement être un guet-apens organisé par son ancien amant Jean-Michel. A force de corruption, ce forban sans scrupule a réussi à se faire nommer chef de la police… la couverture idéale pour ses activités illicites !
Alexandra est kidnappée et enfermée pour servir d’appât à un plus gros poisson : la confrérie des assassins dirigée par le désormais redouté Hyacinthe, qui en a fait le bras armé de la justice (puisque la police officielle n’assume plus ce rôle). Tiraillée entre un ancien amant qui la trahit et un nouvel amant qui tarde à la sauver, Alexandra ne peut compter que sur sa faculté d’improvisation…
Voilà probablement l’album le plus chagrin de la série. Le dessin étrange et subtil de Carlos Nine rappelle à la fois Lewis Carroll, Benjamin Rabier et les Mickey Mouse des années 1920. Enfantin sans être naïf, il n’adoucit qu’à peine la noirceur du scénario. Titre idéal pour cet album, Crève-cœur en est aussi un résumé ultime.
Donjon, collaboration magistrale de Sfar et Trondheim, est une saga parmi les plus passionnantes et jubilatoires du moment. Cela tient à plusieurs choses. Tout d’abord au fait que, prenant le contre-pied de l’heroic fantasy, presque tous les personnages décrits sont des anti-héros : Herbert, simple employé du donjon, est envoyé en mission sur un quiproquo. Il est devenu par pur hasard le détenteur de la légendaire épée du destin, une arme bavarde et maudite qui d’ailleurs ne mérite pas la convoitise dont elle fait l’objet. Son ami Marvin est un dragon potentiellement invincible, mais incapable de se battre avec quiconque l’insulte. Quant au jeune Hyacinthe, futur gardien renfrogné du donjon, c’est un justicier bien maladroit, sans cesse livré au doute et agissant sous un pseudonyme grotesque : la chemise de la nuit.
L’imagination très fertile des auteurs, leur humour subtil et corrosif, leur sens du décalage et leur talent de dialoguiste font le reste. Mais l’intérêt de Donjon réside aussi dans la dimension expérimentale de la série. Pour entretenir l’excitation et éviter la routine, le ton change à chaque album et la série fait appel à des dessinateurs invités (Killoffer livrera un opus en avril ; Bercovici et David B. sont également annoncés). Autre innovation remarquable, l’histoire du « niveau 103 » a été racontée du point de vue de trois personnages, sur trois albums. Tout cela, pour le plus grand plaisir du lecteur.
publié dans Bédéka #1
