Le briographe

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

vendredi 16 janvier 2015

La Gigantesque Barbe du mal, de Stephen Collins

Un poil de subversion

La Gigantesque Barbe du mal, de Stephen Collins
Cambourakis, 248 p. N&B, 28 €

 

Sous un dessin sage et élégant, La Gigantesque Barbe du mal est un récit typiquement anglais que n’aurait pas désavoué Roald Dahl.

 

 « Ici » est une île où tout est parfait, harmonieux, ordonné. Les rues sont parallèles, les maisons identiques les unes aux autres. Les habitants d’Ici sont heureux d’y mener une vie routinière, tranquille et feutrée. Tout juste boudent-ils un peu la mer, qu’ils redoutent. Parce qu’autour d’Ici, la mer mène à « Là ». Et « Là », on préfère ne pas y penser, c’est sûrement le siège du désordre, du chaos, du mal. Dans ce monde parfait, Dave est totalement glabre, à l’exception d’un poil rebelle juste au-dessus de sa lèvre. À peine coupé ce poil repousse, exactement comme avant, ni plus court ni plus long, ni plus épais ni plus mince. Puis un jour, la barbe de Dave se met à pousser d’une façon incontrôlable, fascinante, extrême !

Une fantaisie anglaise

Dans Tintin au pays de l’or noir, quand les Dupondt tombent malades après avoir avalé le comprimé N14, leurs barbes et cheveux poussent à toute vitesse. Il s’agit là d’un simple gag. Chez Stephen Collins, le même genre de maladie prend des proportions plus surréalistes encore, tout en donnant lieu à une critique sociale narquoise et amusée. Car n’en doutez pas, « Ici » est une allégorie de l’Angleterre et de ses habitants.

On s’étonne souvent que l’Angleterre soit à la fois si conservatrice, si encline à rejouer sans cesse la partition tranquille de ses traditions, de son flegme, de sa routine ; qu’elle soit tellement Keep calm and carry on… mais qu’elle abrite tant d’artistes, de penseurs, de créateurs originaux, excentriques, capables de changer le monde. La clé de ce paradoxe de l’âme anglaise se trouve peut-être dans ce livre, dans les réactions successives des habitants d’Ici face à l’intrusion de ce grain de sable dans l’engrenage qu’est barbe de Dave.

 

 Jérôme Briot

dimanche 2 septembre 2012

Interview Jason Shiga

samedi 1 septembre 2012

Vanille ou Chocolat ?, de Jason Shiga

Qui déclenchera le Killitron 2000 ?

Vanille ou Chocolat ?, de Jason Shiga
Cambourakis, 80 p. couleurs, 18 euros

 

 

 « Crazy + Genious = Shiga », écrivait Scott McCloud après avoir lu Fleep de Jason Shiga. Cette équation n’est pas démentie par Vanille ou Chocolat, un livre aussi givré que génial.

 

Le petit Jimmy qui se rend chez le glacier. Vanille ou chocolat ? C’est à vous de décider ! D’un côté, une fois sa glace consommée, Jimmy rentre chez lui au terme d’une journée sans histoire. Fin. Si Jimmy choisit l’autre parfum, c’est la grande aventure qui l’attend. La glace hélas s’avère avariée. Pris d’un terrible mal de ventre, Jimmy sonne à la première porte venue pour réquisitionner les toilettes. Il va alors faire la connaissance du professeur K, un scientifique inconscient (tant pis pour la ruine de l’âme) qui lui propose de tester une de ses trois inventions : une machine à voyager dans le temps, un casque qui permet d’explorer la mémoire des gens ou le Killitron 2000, capable d’éradiquer l’humanité d’une simple pression sur un bouton. Avec quelle machine Jimmy va-t-il s’amuser ? C’est de nouveau à vous de choisir !

Lecture non linéaire

Vanille ou Chocolat ne ressemble à aucune autre bande dessinée (1). Les cases sont disposées de façon atypique, reliées les unes aux autres par des tubes que le lecteur doit suivre du doigt pour progresser dans l’histoire. Certains de ces tubes vous entrainent à l’extérieur de la page, vers des onglets qui permettent de passer d’une page à l’autre, en avant ou en arrière. Quand le lecteur fait un choix, ce sont autant de chemins qui se divisent. Ajoutons à cela des codes secrets qu’il faudra découvrir dans l’histoire, et l’utilisation de flashbacks et autres sauts temporels qui créent parfois des boucles : au total, d’après l’auteur, ce ne sont pas moins de 3856 chemins narratifs possibles qui seraient proposés dans ce livre. Sans même compter les chemins cycliques, car alors, le nombre de parcours possibles devient infini.

Une intrigue façon puzzle

Dans un premier temps, la mécanique de lecture très ludique, où le lecteur est invité à prendre des décisions, rappelle celle des « Livres dont vous êtes le héros ». Mais contrairement à ces derniers où l’objectif est de traverser l’histoire avec le moins de dégâts possibles, dans Vanille ou chocolat l’idée est plutôt de démêler une trame narrative aussi emmêlée qu’un plat de spaghettis, et de détecter les différents chemins qui en permettent une exploration la plus vaste possible. Comme dans un puzzle, il s’agit de repérer les différentes pièces, puis de les assembler pour obtenir un tableau général. Le jeu en vaut la chandelle,  l’intrigue recomposée est étonnamment cohérente.

Adaptation numérique

Une version numérique du livre (en anglais seulement à ce jour) est proposée sur iPhone et iPad : « Meanwhile for iOS », d’après le titre original du livre. Sur ce support, au lieu d’une structure de pages empilées – euh, techniquement, on appelle cela un livre – avec le système d’onglets, l’auteur a posé à plat toute l’histoire. L’œuvre devient alors une page unique aux dimensions très vastes, qu’on peut parcourir en toute liberté et de façon tactile en zoomant ou en reculant, ou en mode histoire. Dans ce contexte, le parcours case à case est assisté et de plus l’interface propose une option qui permet de revenir aux choix précédents, chose très complexe dans le livre. Bref, cette version numérique, à force d’assister le lecteur, perd beaucoup du caractère ludique et secret du livre. Reste qu’il s’agit, avec 3 secondes de Marc-Antoine Matthieu, d’une des premières œuvres de bande dessinée numérique connaissant une forme pensée spécifiquement pour ce médium, et complémentaire à la forme papier.

 

 Jérôme Briot

 (1)   Pour d’autres expériences de bandes dessinées à lecture non linéaire, on pourra par exemple lire Les Trois Chemins de Sergio Garcia et Lewis Trondheim, Ovni de Fabrice Parme et Lewis Trondheim, ou Mano & Lobo de Sergio Garcia.

mardi 10 janvier 2012

Bookhunter, de Jason Shiga

Lecteurs, qui rendez vos livres en retard, craignez la police des bibliothèques ! Plus fort que les Experts, disposant de méthodes scientifiques de pointe et d’une puissance de déduction à faire passer Sherlock Holmes pour un nigaud, l’agent spécial Bay poursuit un malfaiteur à la hauteur de son talent...  Retenez le nom Jason Shiga : cet auteur a du génie. Maître du polar absurde et comique architecturé avec une précision millimétrique, on n’avait pas vu ça depuis Marc Antoine Mathieu ! Cambourakis ayant eu la lumineuse idée de le rééditer en édition luxe, ce livre n’est plus seulement formidable, à présent il est splendide. 

vendredi 6 janvier 2012

Le Salon

Un succube et deux cubistes


Un succube, deux cubistes : trois bonnes raisons de visiter l’étonnant Salon de Gertrude et Leo Stein, fantasmé par Nick Bertozzi.

 

Curieuse mais familière, la posture des personnages en couverture de ce livre au format allongé ? C’est que vous avez reconnu le clin d’œil aux Demoiselles d’Avignon, tableau de Picasso qui préfigurait la naissance du style cubiste. D’ailleurs, c’est Picasso lui-même qui est ici représenté en bas à droite. À ses côtés, Georges Braque, Eric Satie, Guillaume Apollinaire, Henri Matisse, Paul Gauguin… tous réunis (ou leurs fantômes) autour de deux des plus fameux collectionneurs d’Art de leur époque : Léo et Gertrude Stein, à qui le Grand Palais, à Paris, consacre une exposition rétrospective jusqu’au 22 janvier 2012.

Si l’Américain Nick Bertozzi fait appel à une telle brochette d’artistes de renom, ce n’est pas pour un biopic, mais pour un polar déjanté, teinté d’onirisme (on y découvrira comment faire un trip dans les peintures après avoir consommé de l’absinthe bleue) et d’un soupçon d’Histoire de l’Art, puisqu’au-delà de la résolution d’une série de crimes qui déciment les milieux artistiques parisiens, nous assisterons à la création du cubisme en 1907 par un Braque introverti et un Picasso déluré et flamboyant.

 

mercredi 5 octobre 2011

Nous n’irons pas voir Auschwitz

« Epouse ki ti veux, mais pas ine Polack ni ine Allemonde ! ». Même après 70 ans en France, Mamie Thérèse avait conservé un pur accent yiddish, et une méfiance viscérale envers les Polonais. Peu après son décès, Jérémie et son frère Martin partent en voyage dans la Pologne natale de leur grand-mère, à la recherche de bribes de cette mémoire familiale disparue avec la Shoah et les exils forcé. Bientôt, cette démarche personnelle se transforme en une véritable enquête-reportage sur les relations qui lient la Pologne d’aujourd’hui avec son Histoire et avec sa communauté juive. Instructif et captivant !