En cinq ans, trois albums et deux art-books, Benjamin a montré que la bande dessinée chinoise suivait sa propre voie, sans se laisser dominer par l’influence du manga. La parution de Savior nous donne l’occasion de saluer le talent graphique de cet artiste d’exception…
En 2005, Patrick Abry co-organisait un festival d’échanges culturels franco-chinois à Pékin. Une des conséquences positives de ce festival fut la création de Xiao Pan, une maison d’édition consacrée à la découverte et à la promotion en France de dessinateurs chinois. Le festival d’Angoulême 2006 offrit au public français la possibilité de découvrir les premiers « manhuas », les bandes dessinées chinoises.
Le public français fut rapidement conquis par un des auteurs présentés : Zhang Bin, alias Benjamin. Ce virtuose de Photoshop à la palette résolument post-psychédélique, cultive un style où le trait photoréaliste et expressif contraste avec une mise en couleurs saturée jusqu’à la solarisation. Benjamin joue de la tablette graphique, comme certains musiciens de la guitare électrique : en y mettant son âme et ses tripes, comme si sa vie en dépendait, avec un certaine rage adolescente, avec de la rébellion. Après avoir révélé Benjamin avec Remember, Xiao Pan nous convia à ses débuts artistiques, en éditant un recueil de ses premières BD, sous le titre One day. Puis ce fut Orange, plus abouti à tous points de vue, qui donnait à espérer des futures œuvres de cet auteur en devenir…
Savior, qui vient de paraître, ne satisfait pas totalement notre attente. Car si Benjamin a encore peaufiné sa technique graphique, il n’a pas franchement progressé d’un point de vue narratif. Les histoires sont clairement le point faible de ses livres. Guidé par un appétit avant tout visuel, Benjamin se réfugie trop volontiers dans des univers oniriques, qui lui permettent d’aligner des cases spectaculaires. La première nouvelle, The Guitar from Heaven, décrit par exemple le rêve (ou le cauchemar) d’un musicien, archange déchu dans une jungle urbaine, retrouvant un peu d’espoir lorsqu’il trouve son âme sœur, mais bientôt confronté à une cohorte de zombis, qu’il parvient à adoucir au son de sa guitare, avant que la violence ne reprenne le dessus… Alors oui, visuellement, c’est plus impressionnant que jamais. Mais cela ne compense que partiellement le caractère décousu de l’histoire, dont on identifie bien qu’elle n’est qu’un prétexte. Quel dommage ! Si un scénariste avisé fournissait à ce dessinateur prodige une histoire à la hauteur de son talent, le monde entier serait à leurs pieds…
À noter, le livre s’achève avec quelques bonus art-book, dont une interview, un making of du clip de Jena Lee, pour lequel Benjamin avait réalisé une vingtaine d’illustrations animées, et quelques autres travaux d’illustration commentés par l’auteur.
Après Remember et Orange, Xiao Pan publie
One Day, le premier album de Benjamin (
Enfin et surtout, Benjamin a une « attitude ». Il compose
ses bandes dessinées comme certaines Rock stars écrivent leurs chansons : avec
une intensité émotionnelle qui dépasse de loin la seule valeur des mots et du
propos. Vu de loin, cette sensibilité exacerbée peut agacer, d’autant que le
garçon soigne son look et n’hésite pas à multiplier les photos, portraits, et
commentaires dans son livre. Benjamin semble aspirer à devenir une sorte de Pop
Idol, et chacun de ses livres peut être vu comme une lettre aux fans ou à la
postérité. C’est comme si la bande dessinée n’était présente que comme
révélatrice de la personnalité de son auteur. Le véritable propos de One Day
n’est pas dans les bluettes sentimentales qu’on y trouve, mais dans le portrait
d’auteur qu’elles contribuent à préciser. Benjamin cultive son image d’éternel
adolescent et d'artiste ténébreux, comme Jim Morrison soignait son image de
poète maudit. 