Le briographe

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Tag - Amruta Patil

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samedi 8 décembre 2012

Interview d'Amruta Patil

Parva T1, L’Éveil de l’océan, d’Amruta Patil
Au diable Vauvert, 278 p. couleurs, 25 €
 


- Après Kari, un roman graphique contemporain, pourquoi avoir choisi de vous lancer dans une adaptation du Mahābhārata ?

Amruta Patil : C’était un défi personnel : m’emparer d’un univers aussi éloigné que possible de l’intimité et de la première personne de Kari. Je voulais passer d’une histoire individuelle à une histoire qui appartient à l'imaginaire collectif.

 

- Que représente le Mahābhārata pour les Indiens ?

Le Mahābhārata est l'une des deux grandes épopées mytho-historiques de l'Inde, l'autre étant le Ramayana. À l’origine, les épopées se sont transmises oralement, grâce aux conteurs. Cependant leurs thèmes ont de nombreux échos, depuis les sculptures des temples aux feuilletons à la télévision. On prétend que le Mahābhārata parle de toutes les préoccupations humaines connues – et cela semble ne pas être trop éloigné de la vérité.

 

- Qu’est-ce qui rend votre projet différent des autres adaptations ?

Avant tout, je travaille avec un médium différent. Et j’ai passé au crible un nombre incalculable de contes, pour déterminer un récit qui soit pertinent à notre époque. Cette histoire m’a toujours parue extrêmement universelle et fondée sur la base même du bon sens humain. Donc, je me suis efforcée d’éliminer consciencieusement tous les détails inutiles ou obscurs. Y suis-je parvenue ? C’est à voir !

 

- Comment réalisez-vous vos pages ? Apparemment vous utilisez différentes techniques…

Pour ce livre, le processus d’écriture et de dessin ont eu lieu simultanément. J’ai fait un storyboard de petite taille, avec des gribouillis et les grandes lignes de l’histoire. Puis j’ai travaillé sur le texte final, et j’ai peint les images.

 

- Au lieu de montrer l’auteur, le poète Vyasa, en train de dicter son poème au dieu Ganesh à tête d’éléphant, vous montrez un conteur et les personnes qui l’écoutent. C’est une manière de rendre le récit plus vivant ?

Contrairement à la tradition judéo-chrétienne, notre mythologie n’entretient pas le culte du “Livre”. La tradition orale des conteurs du sous-continent indien est une des principales influences de mon travail. Ce sont les conteurs qui ont gardé toutes ces histoires vivantes depuis des millénaires. Il me semblait important de leur rendre hommage, en montrant un conteur qui raconte l’histoire devant un public assis. Tout le monde est invité à prendre place parmi le public. Présenter un auditoire m’a aussi permis de montrer les doutes, les désaccords et les débats qui reflètent la diversité des gens. C’est un dispositif narratif bien plus vif que n’aurait été un monologue du début à la fin du récit.

 

- Peu de dessinateurs indiens ont été publiés en France jusqu’à présent. Si bien que l’existence ou l’identité de la bande dessinée indienne est très peu connue. Les indiens aiment-ils la BD ? Que lisent-ils ?

Il n’y a pas de tradition établie de création de bande dessinée en Inde. Bien que certaines traditions artistiques, comme les peintures de style Patta Chitra, ou encore les autels portatifs Kavaad [dont les portes sont peintes avec des images qui peuvent servir de support pour raconter des légendes, NDR] s’apparentent à l’art séquentiel. Ce n’est que depuis une dizaine d’année que les romans graphiques ont fait leur entrée dans l’imaginaire d’une population plutôt urbaine, et anglophone. 

Propos recueillis par Jérôme Briot

vendredi 7 décembre 2012

Parva T1, L’Éveil de l’océan

Aux sources du Mahâbârata

Parva T1, L’Éveil de l’océan, d’Amruta Patil
Au diable Vauvert, 278 p. couleurs, 25 €

 

« Il est des choses que vos ancêtres ont voulu sauver de l’oubli. Aussi les transmirent-ils par le biais des conteurs, les sutradhārs. Pour savoir si un récit vaut son pesant d’or, voyez s’il trouve un écho dans le sang qui coule dans vos veines. Si l’ampleur du récit vous donne le vertige : c’est de l’or. »

 

 

 

Le Mahābhārata est aux Indiens ce que sont ensemble la Bible, L’Iliade et L’Odyssée à la culture occidentale. C’est à la fois une œuvre spirituelle, et une épopée pleine de fougue et d’action, extrêmement inspirante, qui contient un océan d’histoires, de légendes et de paraboles. Il a la réputation de rendre meilleurs ceux qui l’entendent. C’est aussi le plus grand poème jamais composé, long comme quinze fois la Bible. On résume fréquemment le Mahābhārata à la lutte fratricide pour la conquête du pouvoir entre les cinq Pandava (les fils des épouses du roi Pandu qui sont également des demi-dieux), et leurs cent cousins les Kauravas, fils du roi aveugle Dhritarashtra. L’histoire originale est infiniment plus riche.

Cosmogonie / Ouverture

C’est ce que montre Amruta Patil, une artiste indienne dont le premier roman graphique, Kari a été publié en 2008 aux éditions Au diable Vauvert. « C’était un défi personnel, explique-t-elle. Après mon premier livre, je voulais m’emparer d’un univers aussi éloigné que possible de l’intimité et de la première personne de Kari. Passer d’une histoire individuelle, à une histoire qui appartienne à l'imaginaire collectif. Le Mahābhārata est l'une des deux grandes épopées mytho-historiques de l'Inde, l'autre étant le Rāmāyana. À l’origine, les épopées se sont transmises oralement, grâce aux conteurs. Cependant leurs thèmes ont de nombreux échos, depuis les sculptures des temples aux feuilletons de la télévision. On prétend que le Mahābhārata parle de toutes les préoccupations humaines connues – et cela semble ne pas être trop éloigné de la vérité. »

Avec une technique qui mélange dessin, collages, peinture et photomontages, l’auteur raconte les différents événements qui précèdent la naissance des Pandavas et de leurs cousins. Tout commence, dans un commencement parmi d’autres, avec Vishnu, Brahma et Shiva qui se découvrent les uns et autres, et revendiquent chacun être la source et le créateur de l’univers… Plus tard, une autre histoire singulière est celle des deux favorites d’un descendant de Brahma, Vinata et Kadru, en grand rivalité. La première demande à avoir mille fils, doués de pouvoirs magiques. La seconde n’en demande que deux, mais souhaite qu’ils soient plus puissants et vertueux que les fils de Vinata… Nous voilà comme dans le morceau d’ouverture d’un opéra : les thèmes qui seront développés plus tard, sont présentés première fois, furtivement, comme pour préparer le public. « La fin de chaque histoire porte la promesse d’un nouveau commencement. Comme le multivers qu’il contient, le Mahābhārat est une fractale récursive… »

Légendes vivantes

Une originalité de Parva, L’Éveil de l’océan est de n’avoir pas montré comment le récit fut imaginé par l’ermitte Vyasa et dicté au dieu scribe Ganesh, à tête d’éléphant ; mais de convier le lecteur à rejoindre l’auditoire d’un conteur, à la veillée. « La tradition orale des conteurs du sous-continent indien est une des principales influences de mon travail. Ce sont les conteurs qui ont gardé toutes ces histoires vivantes depuis des millénaires. Il me semblait important de leur rendre hommage, en montrant un conteur qui raconte l’histoire devant un public. Présenter un auditoire m’a aussi permis de montrer les doutes, les désaccords et les débats qui reflètent la diversité des gens. C’est un dispositif narratif bien plus vif que n’aurait été un monologue du début à la fin du récit.», précise la dessinatrice. Un traitement graphique différent est utilisé pour montrer ces scènes : elles sont en noir et blanc, alors que les histoires dites par le conteur sont en couleurs. L’effet est saisissant : on en vient à penser que les légendes sont plus palpables, plus complètes, plus vraies mêmes que la réalité du conteur.

  

Jérôme Briot