Le briographe

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lundi 10 octobre 2005

Le miroir de pierre, Milmo T2

Milmo T2, par Hervé Manuguerra et Laurent Ribet (Akileos) 

 

En heroic fantasy, le premier tome de Milmo surprenait, autant par son dessin somme toute assez tendre (aux antipodes du travail gothico-trash des Chroniques de la Lune noire par exemple), que par l'originalité de son histoire mêlant bestiaire fantastique et voyage temporel. Le second étonne à son tour, car les auteurs n'y répètent aucune des recettes employées jusqu'alors. Finis, le jeu sur les paradoxes temporels ou les spectaculaires invocations de créatures légendaires. Milmo vit ici un troisième cycle d'existence. A dix-sept ans, Yago et Lilya le préparent à devenir le gardien des légendes. Mais le temps joue encore une fois contre lui : Thanatéa, l'incarnation de la déesse de la mort, remue ciel et terre pour le retrouver…

Avec des va-et-vient réguliers entre les personnages, l'histoire est dense, pour ne pas dire complexe en première lecture. D'autant plus que toutes les clés ne nous sont pas révélées. Par exemple, les trois existences de Milmo semblent s'être déroulées à la fois parallèlement et l'une à la suite de l'autre… Cela étant, certaines planches restées mystérieuses dans le premier tome sont ici élucidées. Peu à peu, le puzzle s'assemble.

Contrairement à l'histoire, le dessin de Laurent Ribet est devenu plus simple et plus sobre. Epuré, son trait a gagné une élégance, où l'on sent peut-être l'influence d'un Moebius. En tout cas, Ribet s'est débarrassé des maladresses anatomiques qu'on pouvait remarquer dans le tome précédent (son premier livre) : que de progrès accomplis en un an !

 

mardi 6 septembre 2005

Courtney Crumrin et le royaume de l'ombre, Courtney Crumrin T3

Courtney Crumrin T3, de Ted Naifeh (Akileos)

 

Enfin le troisième recueil des aventures de Courtney Crumrin, apprentie sorcière au caractère bien trempé. "Enfin" ? Courtney Crumrin et l'assemblée des sorciers n'a même pas six mois d'ancienneté… ne faut-il pas écrire "déjà" ? Non, car voilà une des sagas les plus addictives du moment. Une fois tombé dedans, on en veut toujours plus. A croire que l'héroïne a jeté un sort à ses lecteurs – elle en serait capable ! Les plus accros qui se tournent vers l'édition originale remarqueront qu'elle est de bien moins belle facture que l'édition française : papier et impression médiocres, petit format… et pourtant un prix similaire. On se réjouit donc de ce qu'Akileos a choisi de mettre en valeur les dessins d'inspiration gothique de Ted Naifeh comme ils le méritent. Et un rythme de publication soutenu !

jeudi 9 juin 2005

U-29

par Florent Calvez et Rotomago d'après HP Lovecraft (Akileos)

 

Au cours de la première guerre mondiale, l'équipage du sous-marin allemand U-29 fait couler un cargo britannique et ses canots de sauvetage, puis navigue vers sa prochaine cible. Au crépuscule, alors que le U-29 fait surface, les Allemands découvrent avec stupéfaction qu'un homme est accroché au bastingage extérieur. Peut-être un marin du cargo torpillé plus tôt ? Dans la poche du noyé, on trouve une petite sculpture en ivoire, une tête de femme. L'objet semble très ancien, chacun se demande comment il a pu entrer en possession d'un simple matelot. L'imagination des marins s'enflamme. Le commandant ordonne sans plus attendre qu'on rejette le mort à la mer, mais le mal est fait. Désormais le U-29 héberge un nouvel hôte indésirable : une terreur mystique, bien peu compatible avec la discipline de fer souhaitée par le commandant, qui va faire des ravages parmi l'équipage...

Voilà ce qu'il faut convient d'appeler une histoire à ambiance ! Le fait qu'elle ait lieu dans un sous-marin n'y est pas étranger : un tel bâtiment est le lieu rêvé pour susciter un sentiment de claustrophobie chez le lecteur et pour exacerber les rivalités entre personnages, comme toujours dans les huis clos.

U-29 est l'adaptation en bande dessinée par Rotomago d'une nouvelle de H.P. Lovecraft, Le temple, que le maître du fantastique a écrite en 1920 et publiée cinq ans plus tard. Il s'agit d'un récit à la première personne, raconté dans son carnet de bord par le commandant du U-29. Tout débute comme une simple chronique de guerre, mais progressivement le récit prend une coloration fantastique. Cette dérive a lieu avec lenteur et réserve, car le commandant narrateur ne se départit jamais d'un ton distancié qui se veut analytique, rigoureux et dépassionné au nom de l'esprit prussien. Dans un premier temps, le trouble est ressenti comme une cause de la superstition qui frappe les matelots, vécue par l'état-major comme une marque d'insubordination et condamnée aussi sévèrement que s'il s'agissait d'une mutinerie. Par la suite, les éléments surnaturels ne cessant de s'accumuler, le commandant devra se résigner ne pas pouvoir tout contrôler.

Florent Calvez, dessinateur tout juste trentenaire, aurait paraît-il hésité pendant dix ans avant d'oser raconter des histoires en images, jugeant son style graphique trop peu abouti… Il nous est impossible de savoir d'où il partait, ni s'il avait raison de méjuger de son talent. Toujours est-il que cet album est à couper le souffle. Rarement la mer aura été rendue de façon aussi précise. Les expressions des personnages, les lumières, les couleurs, les cadrages : tout est maîtrisé et cohérent, au service du récit, sans exagération ni esbroufe.

vendredi 4 mars 2005

Sacrifice, L'âge de bronze T2

L'âge de bronze T2, par Eric Shanower (Akileos)

 

Quelle muse l'a donc piqué ? Toutes, apparemment ! Eric Shanower s'est attelé à une tâche monumentale : raconter en bande dessinée l'intégralité de la guerre de Troie. Ce projet va bien au-delà d'une adaptation de l'Iliade : Homère commence son récit après neuf ans d'affrontements entre Grecs et Troyens et l'achève avec les funérailles d'Hector. L'épisode du cheval de Troie n'y figure pas, on le trouve dans l'Odyssée et l'Enéide de Virgile. Le sacrifice d'Iphigénie est raconté par les tragédiens Euripide et Eschyle. La liste des oeuvres de référence, souvent contradictoires, est interminable. Pour un dessinateur soucieux de réalisme, il faut aussi trouver comment représenter les vêtements, armes, maisons, navires… Shanower a effectué sept années de recherches documentaires avant la publication du premier comic book Age of Bronze. Fort heureusement, il ne s'est pas noyé dans la complexité des recherches. Sa façon de raconter l'épopée est un idéal compromis entre fidélité aux auteurs classiques et modernité.

Sacrifice, deuxième opus sur sept prévus par le découpage prévisionnel, s'ouvre sur le retour de Pâris à Troie, triomphal car il ramène Hélène enlevée à son époux Ménélas le roi de Sparte. Furieux, les Grecs ont lancé à leur poursuite une armada d'un millier de navires, qui débarque par erreur sur les rivages de Mysie. Persuadés d'être en pays troyen, les Achéens livrent une bataille aussi inutile que sanglante au roi Télèphe. Puis leur flotte se fait disperser par une tempête. Rassemblés à nouveau dans la baie d'Aulis, ils sont bloqués à terre par des vents contraires. Un signe de la colère d'Artémis, déclare le devin Calchas. Seul le sacrifice d'Iphigénie, fille d'Agamemnon, pourra calmer la déesse… Décidément, cet  épisode aurait pu s'appeler "faux départs" !

Malgré les apparences, Shanower n'invente rien. Les péripéties qu'il raconte suivent à la lettre les légendes qu'on peut lire dans, par exemple, Les mythes grecs de Robert Graves. Pourtant sa version est originale à plusieurs titres. Elle brille par l'absence physique des dieux. L'Olympe ne s'exprime que dans les rêves des humains ou la parole des devins, généralement suspecte d'ailleurs : les visions de Calchas ne sont jamais contraires à ses intérêts ! Autre signe de modernité, l'amour d'Achille pour son cousin Patrocle, évoqué de façon plutôt métaphorique depuis quinze siècles, est ici révélé sans ambages. Pour ne rien gâcher, le dessin de Shanower a définitivement perdu le côté emphatique assez agaçant qu'il avait au début du premier tome. On ne peut donc à présent que s'incliner devant ce travail, qui vaut bien ceux d'Héraclès !

 

mercredi 1 décembre 2004

Meurtres, Berlinoir T2

Berlinoir T2, par Tobias Meissner et Reinhard Kleist (Akileos)

 

Kleist est un dessinateur qui change de style à chaque série. Il admet que ce peut être déstabilisant pour ses lecteurs, mais il explique qu'il s'amuse bien mieux ainsi. Il n'est donc pas garanti que les personnes qui ont apprécié son adaptation de quatre nouvelles de Lovecraft parue au premier trimestre 2004, Les rats dans les murs, seront emballées par son travail sur Berlinoir. Du reste, il faut reconnaître que cette série en couleurs directes demande un certain effort au lecteur qui envisage de s'y plonger : avant même de commencer la lecture, on ressent une atmosphère oppressante… qui va crescendo au fur et à mesure qu'on progresse dans l'histoire très sombre imaginée par Meissner. Ceux qui surmontent cette première appréhension découvriront le monde baroque et fascinant de Berlinoir : une ville gouvernée par les vampires. Pour une fois, les vampires ne sont pas des bêtes sauvages qui se jettent au cou du premier venu pour lui infliger une morsure. Civilisés, organisés politiquement, ils n'en sont que plus dangereux. Ils ont mis en place des collectes officielles de sang et des milices armées ; ils manipulent les humains en leur faisant miroiter la perspective de l'immortalité. Un groupuscule d'humains a courageusement décidé de leur opposer une résistance acharnée mais le pouvoir des vampires pose quelques problèmes. L'histoire montre que les tyrannies les plus solides s'écroulent quand les despotes vieillissants commencent à faiblir. Que peut-on espérer quand la dictature est exercée par des êtres éternels ? Ils ont bien entendu quelques faiblesses (bien connues des amateurs de Dracula)… mais résister en vaut-il la peine ? Graphisme baroque et histoire de politique-fiction marquante, Berlinoir aborde le vampirisme sous un angle inédit.

dimanche 7 novembre 2004

Courtney Crumrin et les choses de la nuit

Courtney Crumrin T1, par Ted Naifeh (Akileos)

Les parents de Courtney Crumrin ont décidé d'emménager chez l'oncle Aloysius. Un loyer gratuit dans une banlieue chic, ça ne se refuse pas ! En pleine adolescence, Courtney vit mal ce déménagement : le manoir est lugubre, les nouveaux camarades de classe la snobent, elle subit une tentative de racket… et ses idiots de parents jubilent d'habiter enfin dans les beaux quartiers ! Le cauchemar intégral. Du moins, jusqu'à ce que Courtney découvre les petits secrets de l'oncle Aloysius : sa bibliothèque est remplie d'ouvrages comme "Magie interdite", "La nécromancie aujourd'hui". Il est même l'auteur du "Bestiaire des choses de la nuit". Pas étonnant : le manoir grouille de monstres que les parents de Courtney ne semblent pas remarquer…

L'univers de Naifeh est chargé de critique sociale caustique : comme dans Beetlejuice ou Edward aux mains d'argent de Tim Burton, Courtney et son oncle sont des marginaux au sein d'une communauté qui suit à la lettre l'American way of life : surconsommation, obsession de l'insertion sociale et des apparences.

En quatre chapitres, Ted Naifeh construit un univers très attachant. Mais il faut d'abord s'habituer à son graphisme particulier d'influence gothique. Au premier coup d'œil, ses dessins dérangent un peu : les noirs et blancs sculptent des ombres improbables, les personnages ont des visages mal proportionnés, avec des erreurs morphologiques qui sautent aux yeux… Par cet artifice, l'auteur crée une étrangeté qu'on finit par accepter et apprécier, tant elle accentue la dimension fantastique de son récit. Nommée aux Eisner awards, Courtney Crumrin serait en cours d'adaptation au cinéma : les droits ont été achetés par la Fox pour rivaliser avec Harry Potter. Par prudence, découvrez l'œuvre originale avant qu'elle soit édulcorée par Hollywood !

 

mardi 2 novembre 2004

Bluesman T1

Bluesman T1, par Rob Vollmar et Pablo Callejo (Akileos)

Du Blues en noir et blanc, des Bluesmen qui en voient de toutes les couleurs : c'est Bluesman, premier tome d'une trilogie produite par Akileos. Nous y rencontrons Lem Taylor (guitariste) et Avery "Ironwood" Malcott (pianiste et ancien prêcheur), artistes itinérants à la recherche du prochain job qui leur évitera de dormir dehors. Que peut offrir une ville au nom aussi prometteur que Hope (Arkansas) à ces musiciens gouailleurs et talentueux ? Dans un graphisme à la Robert Crumb, Callejo et Vollmar composent un récit réaliste et plein de vie, avec une atmosphère canaille et authentique, où s'insèrent parfois des extraits de livres ou d'articles sur le l'histoire du Blues. Yeah… and that's alright !

 

jeudi 1 juillet 2004

Que renaissent les légendes, Milmo T1

Milmo T1, par Hervé Manuguerra et Laurent Ribet (Akileos)

Dans le village médiéval d'Anghor, Milmo, dix ans, part pêcher sur le lac avec ses amis. Lorsque leur barque est assaillie par des barbares, une force inconnue pousse le jeune garçon à implorer l'aide du Dragon du lac. La créature légendaire apparaît et s'exécute. Ainsi Milmo découvre alors qu'il a la faculté de faire renaître les légendes oubliées. Mais il paie ce pouvoir au prix fort : chaque invocation le projette de dix ans dans le futur... en lui faisant perdre dix années de sa vie. Parviendra t-il à enrayer ce phénomène et à échapper à l'emprise du Temps ? Et comment préserver Anghor des sbires de Tanathéa, l'incarnation de la déesse de la mort qui a jeté son dévolu sur ce monde ?
Milmo représente pour l'éditeur Akileos un virage stratégique : jusqu'alors, sa spécialité était l'adaptation et la promotion des oeuvres d'auteurs américains et allemands sur le marché français. Sans abandonner ce domaine, Akileos se diversifie et a signé des contrats avec des auteurs français pour la création de séries inédites.
Milmo est le premier album de cette nouvelle collection, dans un style où on n'attendait pas l'éditeur : l'Heroic Fantasy. Si vous n'êtes pas adeptes de ce genre, Milmo ne vous fera sans doute pas changer d'avis. Si toutefois les fées, les farfadets et les dragons occupent une bonne place dans votre imaginaire, cette aventure ne manquera pas de vous séduire. Son histoire plutôt originale mêle créatures fantastiques et paradoxes temporels (pas toujours parfaitement maîtrisés : le frère de Milmo a bien de la chance, il lui arrive d'oublier de vieillir !). Au dessin, Hervé Ribet (dont c'est le premier album) a un style graphique qui tend à adoucir la violence de l'action ; Milmo est donc accessible aux enfants. La saga est prévue en trois époques et le climax final augure favorablement de la suite. Malgré quelques défauts de jeunesse, le plaisir de lecture est au rendez-vous !

vendredi 26 mars 2004

Les rats dans les murs et autres nouvelles d’après H.P. Lovecraft

par Tobias Meissner et Reinhard Kleist (Akileos)

 

Si le nom Lovecraft vous fait trembler de peur, cette adaptation en bande dessinée de quatre de ses nouvelles vous fera frissonner de plaisir ! Reinhard Kleist a très fidèlement retranscrit l’atmosphère oppressante mais captivante des romans du grand maître du fantastique et de l’étrange. Savants jeux de lumières et d’ombres, réalité déformée, cases courbes… le dessin baroque du jeune Berlinois nous emmène méthodiquement dans la folie avec les personnages qu’il met en scène. Restez bien agrippés à votre fauteuil : on tomberait facilement en regardant les escaliers de Kleist. Mais surtout, n’oubliez pas de refermer le livre après l’avoir lu, de peur que Yog Sothoth n’utilise ce passage pour revenir dans notre monde…

 

Paru dans Bédéka #2

dimanche 15 février 2004

Un millier de navires, L'âge de Bronze T1

L'âge de Bronze T1, par Eric Shanower (Akileos)

 

Pâris, un jeune berger du mont Ida, n’accepte pas que le magnifique taureau blanc de son père soit réquisitionné par les émissaires de Priam, roi de Troie, comme lot du vainqueur des prochains Jeux. Il se rend donc dans la capitale pour récupérer l’animal par sa bravoure sur le stade. Cela précipite son destin : le jeune homme apprend que Priam est son vrai père, et le retour de ce fils abandonné à la naissance en raison d’un présage funèbre est célébré avec joie.

Rétabli dans ses droits princiers, Pâris se voit confier une mission diplomatique qui l’emmène à Sparte, où il rencontre Hélène, épouse du roi Ménélas et réputée la plus belle femme du monde. Il en fait la conquête et l’enlève. Ménélas trahi se rend chez son frère Agamemnon, roi de Mycènes. Les deux frères lèvent alors la plus grand armada jamais vue pour se lancer à l’assaut de Troie.

C’est une idée formidable d’adapter en BD la guerre de Troie, épopée par excellence racontée par Homère dans l’Iliade et par Virgile dans l’Enéide. Contrairement à ses illustres prédécesseurs, Eric Shanower a choisi de ne pas donner de rôle direct aux dieux de l’Olympe, en dehors des songes qu’ils inspirent ou des devins qui relaient leur volonté. Car les hommes restent libres d’écouter ou non les prophéties. L’âge de bronze est une aventure épique : celle des hommes.

publié dans Bédéka #1