Le briographe

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vendredi 5 octobre 2012

Le Cycle de Cyann T5, Les Couloirs de l’Entretemps, de François Bourgeon et Claude Lacroix

François Bourgeon en pleine Cyann-fiction

Le Cycle de Cyann T5, Les Couloirs de l’Entretemps, de François Bourgeon et Claude Lacroix
12 bis, 68 p. couleurs, 15 €

 

Après avoir peint Les Couleurs de Marcade et arpenté Les Couloirs de l’Entretemps, François Bourgeon nous fait visiter les coulisses du Cycle de Cyann. Cool !

 

Maître reconnu de la bande dessinée historique avec Les Passagers du vent et Les Compagnons du crépuscule, François Bourgeon est aussi un grand créateur d’univers. En ouvrant Le Cycle de Cyann dans les années 1990, il s’emparait d’un territoire où il n’était pas attendu, celui de la science-fiction, qu’il traite avec le souci du détail et le réalisme qui lui sont habituels. Changement de registre ? Pas si sûr. Pour le dessinateur, comme pour le  voyageur temporel, le futur est une époque historique comme les autres…

 

INTERVIEW 

Sur les pages de titre du Cycle de Cyann, pourquoi employez-vous les termes conception et réalisation, plutôt que scénario et dessin ?

François Bourgeon : Ce n’est pas du tout la même chose. Pour Le Cycle de Cyann, je fais à la fois le scénario et le dessin. Claude Lacroix m’aide dans la conception, c’est-à-dire pour les étapes préparatoires de l’un et de l’autre. Je fais un premier synopsis, Claude apporte ses idées. Quand on est à peu près d’accord, j’écris le scénario que je retravaille au fur et à mesure que les planches avancent. Pareillement pour le dessin. Claude propose des études, des décors sur un certain nombre de sujets. Nous discutons, puis je m’occupe de la réalisation : planches, dessin, mise à place, couleurs et lettrage.

 

Claude Lacroix vous aide à imaginer l’univers, mais n’intervient pas dans l’intrigue ?

Prenons un parallèle. Pour Les Passagers du vent, je m’appuie sur des documents historiques. Si par exemple je dois dessiner La Nouvelle Orléans, j’essaie de trouver des gravures. Le travail qu’on fait ensemble avec Claude Lacroix est à peu près l’équivalent de ce travail préalable de recherches qu’on réalise pour les œuvres historiques. Nous établissons ensemble les planètes, les lieux, les animaux, les sociétés traversées… C’est tout un travail d’invention qui nourrit le récit. Ensuite, je m’occupe seul de la phase d’écriture du scénario, mais on en rediscute avec Claude. Il me donne son avis, me pose des questions ou propose des idées de personnages. Par exemple, c’est lui qui a imaginé le Wékan qui apparait dans le cinquième album, une bestiole farfelue mais capable de calculer avec précision n’importe quel déplacement spatio-temporel.  

 

Le nom du Wékan est bien trouvé, on n’en perçoit pas immédiatement la subtilité !

Claude a beaucoup de fantaisie pour ce genre de trouvailles. On avait décidé dès le départ de donner des noms simples aux choses ou aux animaux nécessitant un néologisme. Par exemple, un oiseau endémique d’Ohl, une sorte de cygne imbécile et bleu, est appelé l’enquêteur car son cri est « Yalor ! Yalor !». L’écajol est une sorte d’écureuil très doux, etc. Bien sûr les choses sont parfois un peu déformées.

 

Est-ce pour conserver votre trait réaliste, que vous avez composé toute cette documentation ?

Ce qui est intéressant quand on a un dessin réaliste, c’est d’essayer d’en tirer le maximum. Dans un album historique, si je dessine une ville le matin, je mets le soleil à l’est. En science-fiction, on fait exactement la même chose. Même si ce sont des planètes inventées, nous en connaissons les caractéristiques : combien elles ont de lunes, l’influence d’éventuels anneaux sur le climat, leur vitesse de rotation et de révolution... Nous essayons de nous piéger nous-mêmes dans une réalité fictive.

 

Vous construisez votre intrigue à rebours, et Cyann semble penser que les choses qu’elle ne comprend pas correspondent à des événements futurs qu’il « faudra réaliser ». C’est bien cela ?

Avec l’idée des voyages dans le temps, on pose souvent un paradoxe simple, que voici : si en revenant dans le passé, je tue mon grand-père avant la naissance de mon propre père, puis-je être encore là pour accomplir mon crime ? Partant de cette question, les auteurs de SF font des choix : soit on peut changer le passé et tout le futur en est transformé, soit on ne le peut pas et les choses se produisent comme elles l’ont fait et comme elles le feront. Soit encore, on introduit un autre continuum, un monde parallèle se crée à partir du moment où on a changé le passé.

Cyann est une adepte de la première hypothèse. Au stade où elle en est rendue dans le cinquième album, ses connaissances lui font penser que si un événement s’est déjà produit dans son passé personnel, et qu’il semble venir de son « moi » futur, alors à un moment elle devra accomplir les actions correspondantes. Au contraire, les gens du Grand Orbe ont très peur qu’on touche à leur passé. Les allers-retours de Cyann dans le temps et l’espace les agacent prodigieusement, elle représente un danger à leurs yeux.

 

En passant la série chez 12 bis, vous avez changé certaines couvertures, mais pas toutes. Pourquoi ?

Le format de publication aux éditions 12 bis est plus grand, les livres ont bénéficié d’une nouvelle photogravure. La toute première couverture a été épargnée car je n’avais pas envie de la refaire. J’aimais bien la première couverture des Couleurs de Marcade, mais elle racontait quelque chose qui n’existe pas dans l’histoire. Cyann était montrée en pleine chute, et elle chute effectivement à deux reprises dans l’album, mais pas à l’endroit qui est montré en couverture. Je suis donc assez content d’avoir pu proposer une nouvelle version. Mais la véritable raison des changements de couverture ? C’est une exigence des libraires. Pour que les libraires reprennent un livre, on ne peut plus se contenter de le rééditer. Une nouvelle couverture, cela aide à relancer la série.

 

 

 

Propos recueillis par Jérôme Briot

 

jeudi 2 septembre 2010

Detroit Metal City, tome 8

Homicide, homicide, choubidou-bidadou !

 

Véritable phénomène au Japon, Detroit Metal City n’a conquis qu’un petit cercle d’initiés en France. Découvrez ce manga monstrueusement comique et outrageusement rock !

 

 

Sôichi Negishi (23 ans et toujours puceau) se rêve en icône de la pop suédoise. Guitare à la main, il se produit dans les parcs avec des chansons acidulées et romantiques : « Avec nos polos à rayures assortis / On va bien s’amuser / Tes lèvres ont le goût de la framboise / à cause du gâteau que j’ai mangé à midi »… (On notera au passage que la pop suédoise vue du Japon a quelques airs commun avec la nouvelle scène française) mais malgré les encouragements de son amie Yuri – qu’il aime en secret, Negishi parvient juste à passer pour un baltringue. Qui pourrait imaginer ce jeune homme tranquille est en réalité le démoniaque Johannes Krauser II, vocal leader et guitariste du groupe Detroit Metal City, qui ravage la scène indé tokyoïte ?

 

Kiss ? My ass !

Car Negishi a une double personnalité. Il fait partie, presque malgré lui, d’un groupe de Death Metal. Dès qu’il endosse son costume de scène (armure démoniaque et maquillage outrancier) il est comme possédé, Satan l’habite ! Les amateurs de rock apprécieront le vibrant hommage au groupe KISS, référence appuyée par le nom du groupe qui dérive de la chanson Detroit Rock City. Les amateurs de culture japonaise, pour leur part, trouveront peut-être en Krauser II une incarnation postmoderne de l’esprit du théâtre kabuki. Même s’il n’assume pas cette partie de sa personnalité, Negishi est un performer de génie, aussi sauvage qu’imprévisible. Outre des lyrics puissants et provocateurs (incitations au meurtre œdipien rituel, multiples allusions sexuelles, glorification de la violence… la routine death metal habituelle, quoi), Krauser II est sans doute le seul chanteur capable de prononcer dix fois par seconde le mot « Rape » [viol, NdT], et ses exploits défraient la chronique autant qu’ils subjuguent les fans. Le groupe DMC est complété par Jagi, bassiste moins frustré que Negishi dans le privé, mais nettement plus introverti sur scène ; et par Camus, le batteur, le seul qui soit le même sur scène et à la ville (ce qui fait froid dans le dos, vu les tendances psychopathes de l’individu). N’oublions pas, pour compléter cette galerie, le « cochon de scène » (techniquement, il s’agit d’un bon père de famille, à la libido SM un peu curieuse, qui se travestit en « porc capitaliste » et subit toutes sortes d’humiliations de la part de son maître… groink groink) ni surtout la manageuse du groupe, qui maintient les équipes soudées par la terreur.

 

Big in Japan

Succès retentissant au Japon, avec des ventes qui frôlent le million d’exemplaire par volume, la série cartonne sur l’archipel, sous toutes ses formes. Une adaptation au cinéma en 2008 fit un million d’entrées dès le premier mois d’exploitation ; l’anime fait un tabac et il y a même un jeu sur Nintendo DS ! Bref, la série est un véritable phénomène éditorial dans son pays. Ce succès peine pourtant à s’exporter. DMC a obtenu sous nos latitudes une certaine reconnaissance avec le Japan Expo Award 2009, catégorie Seinen (en clair, le prix de la meilleure série adulte), mais si la série est recommandée par l’ACBD,  elle tarde à obtenir une réelle reconnaissance du public francophone. Volume après volume, les ventes stagnent sous les dix mille exemplaires. Pour quelle raison ? Cette forme d’humour est-elle trop décalée, ou trop trash ? Le dessin, outré et caricatural n’est-il pas assez abouti, pas suffisamment esthétique pour un public européen très exigeant en la matière ? Ou bien encore ce titre n’a-t-il pas été assez soutenu par la presse ? Avant que la série ne s’achève, et puisqu’il n’est pas trop tard pour s’y mettre, nous ajoutons notre voix au concert des recommandations. Loufoque you all ! Signalons pour finir que DMC bénéficie d’une traduction/adaptation impeccable et hilarante de Sylvain Chollet.

 

Detroit Metal City, tome 8 de Kiminori Wakasugi

12 bis, 208 p. N&B, 6,50€