Quand les poules auront des droits

 

« Je me présente devant vous, représentants de toutes les nations libres de la Terre, pour vous implorer de reconnaître qu’un changement important et fondamental s’est produit sur notre planète, qui a transformé l’humanité et le cours de l’Histoire humaine »…

 

Pour bien faire, il faudrait tomber sur ce livre par hasard, sans avoir la moindre idée de son contenu. Car le début est éblouissant, d’une originalité folle et l’auteur ne dévoile les clés de son intrigue qu’après avoir consciencieusement brouillé les pistes pendant quelques pages. Interrompez dès maintenant la lecture de cette chronique, procurez vous ce bouquin et lisez-le, votre plaisir en sera démultiplié. Allez, faites-moi confiance, il s’agit de la toute première bande dessinée d’origine philippine traduite en français, et elle mérite le détour.

 

Ah. Vous n’êtes pas encore parti. Bon. Quelques arguments complémentaires pour aiguiser votre intérêt. L’auteur, un Philippin né en 1969, n’est pas un dessinateur débutant : il a participé comme encreur à certaines séries Marvel et DC Comics (X-Men, Wolverine, Batman et tout particulièrement Superman Birthright). Elmer, initialement auto-édité sous le label Komikero, puis repéré et adapté en français par les éditions Çà et Là, n’est pas une histoire de super-héros. C’est un roman graphique, situé dans un contexte contemporain, avec une pincée de fantastique. Le trait est élégant, expressif et d’une grande lisibilité. Quant au scénario, ce n'est pas le moindre des talents de l’auteur : parti d’une idée farfelue, pour ne pas dire grotesque, Gerry Alanguilan parvient à lui donner de la crédibilité, de la profondeur et mieux encore, à rendre son histoire poignante.

 

Sans entrer dans les détails ­– attention, c’est votre dernière chance de pouvoir aborder ce livre en toute innocence – le contexte est le suivant : le 12 juillet 1979, la Commission Internationale d’Urgence des Droits de l’Homme fit une déclaration solennelle qui instituait que, désormais, les membres de l’espèce Gallus Gallus (autrement dit, les poulets) faisaient partie du genre humain, et étaient protégés par les lois qui gouvernent les humains. Comment en était-on arrivé à la nécessité d’une telle déclaration ? Et quelles conséquences cela allait-il avoir pour l’humanité, désormais composée du groupe Homo Sapiens, et de l’espèce Gallus ? Voici ce que vous pourrez découvrir dans Elmer. On pourra voir dans cette authentique fable semi-animalière, une parabole sur le racisme et la tolérance. Ou une transposition décalée de l’Apartheid ; à certains égards, une évocation de différents massacres ou pogroms.