Jirô Taniguchi, le mangaka universel

  

Une des expositions les plus attendues du FIBD 2015 est la rétrospective « L’Homme qui rêve » consacrée à Jirô Taniguchi. Publié en français depuis 1995, Taniguchi a longtemps fait figure de porte-étendard d’un manga intimiste. Son œuvre, très variée, ne se résume pas à cela.

 

Premier auteur japonais primé à Angoulême, avec le prix du meilleur scénario en 2003 pour Quartier lointain, Jirô Taniguchi a ensuite également reçu le prix du meilleur dessin, en 2005, pour Le Sommet des dieux. Si le premier titre est un manga nostalgique et intimiste, le second parle d’alpinisme, du dépassement de soi. Avec deux titres aussi différents récompensés à deux ans d’intervalle, le message est clair : Taniguchi est un grand, un immense auteur.

Les années d’apprentissage

Jirô Taniguchi nait le 12 août 1947 dans une famille modeste, à Tottori, une ville moyenne de Honshu, à huit heures de train de Tokyo. Comme de nombreux enfants de sa génération, il se passionne pour le manga, dessine beaucoup et participe aux concours organisés par les hebdomadaires comme Shônen Sunday et Shônen magazine… mais il est loin d’envisager de faire du dessin sa profession. À 18 ans, il saisit la première opportunité de quitter sa province pour une grande ville, en acceptant un emploi de bureau dans une entreprise de Kyoto… et déchante rapidement : la vie de salary man ne lui convient pas du tout. Heureusement, au bout de six mois, un ami de Tokyo lui parle d’un poste d’assistant à pourvoir chez un mangaka professionnel, Kyûta Ishikawa (un auteur inédit en France, spécialisé dans les histoires animalières dans un style réaliste et avec des décors soignés, un peu à la Tarzan). Taniguchi y fait son apprentissage pendant cinq ans. Puis il tente de dessiner ses propres récits, une première version pour enfants de la vie de Seton, le grand naturaliste américain. Il répond également à quelques commandes de mangas érotiques, puis redevient assistant, cette fois auprès de Kazuo Kamimura (l’immense auteur de Lady Snowblood, Le Fleuve Shinano, La Plaine du Kantô…). Taniguchi se souviendra de ses jeunes années, de façon romancée, dans Un zoo en hiver (Casterman, 2009). Quant à la ville de Tottori qu’il était si pressé de fuir à 18 ans, il en fera le théâtre de deux de ses romans graphiques parmi les plus fameux : Le Journal de mon père (1999) et Quartier lointain (2002).

Du polar au récit littéraire…

En 1977, son tantosha (agent éditorial) lui présente l’écrivain Natsuo Sekikawa, qui devient son scénariste. Ensemble, ils vont composer des polars inspirés par le roman noir américain, notamment Trouble is my business (Kana, 2013). Le succès est modeste et en 1986 Sekikawa est prêt à jeter l’éponge. Mais leur éditeur leur donne carte blanche pour un ultime projet. Par bravade, Sekikawa propose un thème qui lui semble à contrecourant de la mode de l’époque : une grande fresque historique sur le monde littéraire et artistique pendant l’ère Meiji. L’éditeur accepte, et les cinq tomes d’Au temps de Botchan sont publiés de 1987 à 1991 (traduits au Seuil à partir de 2002, puis par Casterman en 2011). Cette fois le public est au rendez-vous, et la critique acclame la naissance du « manga littéraire ». Mais plutôt que de creuser ce sillon, Taniguchi décide de diversifier sa production. Il multiplie les collaborations avec différents scénaristes, apportant la même exigence à réaliser des mangas sportifs, des histoires animalières, des aventures d’alpinisme, des épopées de samouraïs ou des récits intimistes…

Montagne et nature

Taniguchi entreprend sa toute première saga d’alpinisme extrême en 1987, sur un scénario de Shiro Tosaki.  K (édité chez Kana en 2006) décrit les sauvetages périlleux réalisés par un alpiniste surdoué, presque irréel, dans une certaine tradition du dépassement de soi courante dans le manga. Lorsque treize ans plus tard Taniguchi adapte Le Sommet des Dieux (d’après le roman original de Yumemakura Baku), l’alpiniste Habu Jôji n’est cette fois pas infaillible.  La saga n’en est que plus crédible, elle y gagne en intensité dramatique. Taniguchi excelle à représenter les ambiances de montagne ou du grand Nord, comme dans Le Chien Blanco (1990) ou dans L’Homme de la toundra (2005). Dans la méticulosité graphique de Taniguchi, transparaît son profond amour pour la nature, les grands espaces et la faune qui les peuple. On ne s’étonne donc pas de trouver parmi ses œuvres une évocation de la vie du naturaliste Ernest Thomson Seton (2004), l’inspirateur du scoutisme, ou une Encyclopédie des animaux de la préhistoire (2006).

Registre intime et contemplatif

Une autre composante de l’œuvre de Taniguchi, primordiale dans sa conquête du public occidental, tient dans sa capacité à raconter des histoires émouvantes sans jamais verser dans le pathétique. Quartier lointain, Le Journal de mon père ou Un ciel radieux sont trois célébrations de l’existence, trois rappels de sa fragilité et de l’urgence à profiter de ses proches, tant qu’ils sont là ! Avec une économie d’expression toute asiatique, l’auteur aime aussi célébrer les petites joies fugaces. L’Homme qui marche, suite de balades contemplatives sans histoire à proprement parler, est une ode à la flânerie où le chemin compte plus que la destination. Le Gourmet solitaire reprend le même principe, mais il s’agit cette fois de balades gastronomiques. Les Années douces, adapté du roman d’Hiromi Kawakami, ajoute à la célébration du temps présent une pincée de romance.

Coopérations

Fasciné très tôt par sa découverte des revues Heavy Metal et Métal Hurlant, Taniguchi revendique l’influence des dessinateurs occidentaux sur son œuvre. Il en retire une ouverture aux collaborations avec les auteurs français relativement inédite, même si la distance géographique ou les différences culturelles ne facilitent pas les choses. Icare, sur un scénario de Moebius, ne tient pas les promesses qu’un tel choc des titans laissait espérer. Mon année, projet sur un scénario de Jean-David Morvan, semble aujourd’hui interrompu au premier tome sur quatre. Au-delà des coopérations avec des auteurs occidentaux, Taniguchi s’est vu proposer des expériences par des éditeurs occidentaux, donnant lieu à des albums pas toujours publiés au Japon, comme La Montagne magique au format album (Casterman 2007), ou plus récemment Les Gardiens du Louvre (coédition Futuropolis et Louvre éditions) ou un carnet de voyage sur Venise dans la collection « Travel books » de Louis Vuitton.

Big in France

Que reste-t-il à conquérir à cet auteur touche-à-tout ? Son propre public, peut-être. Taniguchi fait partie des mangakas favoris des français,  mais au Japon son succès est plus modeste : il s’est vendu dix fois plus d’albums Quartier lointain en France qu’au Japon. Pour ce qui est de la gageure artistique, parmi les genres qu’il n’a pas encore traités, il lui reste éventuellement à tenter l’aventure du manga pour enfants... il y songe, selon le livre d’entretiens avec Benoît Peeters Jirô Taniguchi, L’Homme qui dessine (Casterman, 2012). Taniguchi envisagerait également une adaptation en manga des haïkus du poète Bashô ! En attendant ces hypothétiques travaux futurs, il reste quantité de livres que 20 ans d’adaptation en français ont laissés inédits.

 

Jérôme Briot