Mille et une nuits polaires

L’Encyclopédie des débuts de la Terre, d’Isabel Greenberg
Casterman,  176 p. couleurs, 24 €

 

Aèdes, bardes, conteurs, troubadours… accueillent dans leurs rangs une nouvelle recrue prometteuse, la dessinatrice britannique Isabel Greenberg et ses légendes des mers gelées.

 

Si on vous dit qu’il s’agit du tout premier livre de son auteur, vous n’allez pas le croire ! Et pourtant, c’est le cas. Amateurs de mythologie, de contes et légendes, lecteurs de David B., ce livre est fait pour vous ! Le spectacle commence dès la couverture : un homme habillé à la façon des Inuïts, avec son chien, se tient sur la banquise d’une planète à peine plus grande que celle du Petit Prince de Saint Exupéry. Au-dessus de lui dans un ciel d’encre, flottent des étoiles, constellations et personnages dessinés en vernis sélectif, c’est-à-dire transparents, fantomatiques ; de face on ne les voit pas, on ne les découvre qu’en lumière rasante. L’effet est superbe, et en plus, il est très évocateur de cette longue nuit d’hiver polaire, où la lumière du soleil n’atteint jamais directement la surface du sol.

Cet homme sur la couverture, le héros du récit, c’est le Conteur du Pays du Nord. Il a quitté son pays glacé, à la poursuite d’un fragment de son âme. Dans son périple, il rencontre des peuples plus ou moins amicaux, se fait raconter les légendes locales, raconte sa propre histoire et les légendes de son pays. Il ne doit souvent son salut à son art du récit… mais parfois au contraire, ce talent lui attire des ennuis. Soit parce qu’il aura raconté l’histoire de trop, soit parce qu’un puissant parmi les auditeurs aura trop apprécié la prestation, et voudra s’attacher ses services coûte que coûte, même sous la contrainte.

La force des mythes

L’Encyclopédie des débuts de la Terre est un livre sur la puissance des contes. Il s’inspire des plus grands classiques du genre, qu’Isabel Greenberg a visiblement bien assimilés, et en revisite certains chapitres de façon décalée : on y trouve des échos de l’histoire d’Abel et Caïn, de la tour de Babel ou de la baleine de Jonas empruntés à la Bible, la rencontre d’un cyclope et de sirènes en hommage à Homère. Des Mille et une nuits, il reprend la forme des récits enchâssés : l’épopée principale, celle du Conteur, est régulièrement interrompue par d’autres histoires, qu’il raconte ou qu’on lui raconte, et dont les protagonistes sont à leur tour susceptibles d’avoir une histoire à raconter… Au-delà des clins d’œil, Isabel Greenberg a aussi mis dans ce livre une fantaisie personnelle, un humour et une légèreté admirables, servis par un dessin simple et lisible, dont les grands aplats noirs et quelques rehauts de couleurs pures soulignent la dimension onirique. C’est beau et captivant, c’est touchant et épique ; c’est tout nouveau et pourtant ça a la force des grands classiques, le seul défaut de ce livre, c’est qu’on voudrait qu’il dure plus longtemps. Il devrait : si Schéhérazade avait vécu au Pôle Nord, les mille et une nuits auraient duré des siècles !

  

Jérôme Briot