Julius Corentin Acquefacques, ça déchire !

Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves T6 : Le Décalage, de Marc-Antoine Mathieu
Delcourt, 56 p. N&B, 14,30€

 

Huit ans se sont écoulés depuis son précédent album. Julius Corentin Acquefacques devait être bien pressé de revenir, car il démarre son nouveau récit, Le Décalage, directement à la page 7, sans passer par la couverture !

 

Il y a déjà plus de 20 ans, en 1990, paraissait le premier tome de Julius Corentin Acquefacques, prisonnier des rêves. Jouant avec les codes même de la bande dessinée, le héros-autant-que-spectateur de ce récit, fonctionnaire au Ministère de l’Humour, recevait par courrier les planches de sa propre histoire. Le récit dissimulait également un objet éditorial inédit : une anti-case, aussitôt théorisée par le scientifique de service, le professeur Ouffe. Les fidèles de la série ont ensuite vu le personnage se mettre en quête de la qu…adrichromie, être transféré dans un monde tridimensionnel en passant par une spirale-vortex, goûter aux joies de l’infini dans un récit-miroir. Et basculer dans la 2,333e dimension, après un accident de point de fuite – normal, car « un point de fuite mal réglé, ce sont des ennuis… en perspective ». Mêlant onirisme et grotesque, considérations métaphysiques et calembours lacaniens, Julius Corentin Acquefacques et son auteur Marc-Antoine Mathieu continuent de défricher de nouveaux terrains de bande dessinée…

 

 

INTERVIEW

Qu'est-ce qui vous a fait choisir les éditions Delcourt en 1989-90 pour présenter cette série ? À l'époque, c'était une toute jeune maison d'édition…

Marc-Antoine Mathieu : Oui, à l'époque ils devaient être trois dans la société. Au départ, le livre devait être édité chez Futuropolis. J'ai rencontré Guy Delcourt par hasard, à la sortie d'une convention. Nous avons discuté, et il s'est montré enthousiaste et très désireux d’être l'éditeur de ce projet. Un jeune auteur plus intelligent que moi, aurait fait le tour de toutes les maisons d'édition existantes pour évaluer avec qui le projet avec le plus de chances d'aboutir. Moi j'ai seulement eu de la chance. Avec le temps, mes autres projets ont continué chez le même éditeur, une complicité s'était créée.

 

Chaque tome de Julius Corentin Acquefacques comporte une anomalie…

C'est devenu une marque de fabrique. Je travaille sur l'accident et la catastrophe, pas uniquement dans Julius. Dans Dieu en personne aussi, ou dans Trois secondes où le temps est tellement distendu qu'on a l'impression de vivre un récit à la vitesse de la lumière. Pour chaque histoire, je cherche une contrainte qui va me permettre d’explorer un espace temporel, physique ou psychologique. Je ne cherche pas l'exercice de style, mais un terrain propice à l'exploration. La bande dessinée est un terrain idéal pour l'exploration plastique et narrative.

Mais vous bâtissez vos histoires autour de ces astuces d'ingénierie papier, ou bien vous les trouvez en travaillant sur un récit ?

Ça dépend. En principe, l'accident est au service du récit et jamais l'inverse. Mais si on prend par exemple Le Processus, l’idée était dès le départ de faire un livre autour de la spirale. L’idée s'est imposée que la spirale puisse prendre corps dans le livre. Pour le tome 6 de Julius, j'ai eu très tôt envie que l’histoire commence à la page sept, avec un personnage en retard sur son propre récit et qui ne comprend pas comment il en est arrivé là. J’aurais pu faire une histoire dans laquelle le personnage ne rattraperait jamais son retard. Mais j’ai eu une idée : il suffisait que trois feuilles du livre soient déchirées pour qu’il rattrape son retard de six pages et qu’il réintègre le récit.

 

Ce tome 6, c’était un casse-tête, en termes de fabrication ?

La difficulté, c’est de concevoir tout cela en prenant en compte le pliage des cahiers, et le recouvrement des pages. Il faut que la découpe soit très bien ajustée, et que les pliages successifs soient parfaits. Difficulté supplémentaire, les pages déchirées étaient réparties sur deux cahiers… La marge d’erreur était vraiment très faible.

 

Cela dit, le véritable tour de force de cet album, c’est peut-être de faire autant de pages sur une histoire qui ne veut pas avancer, avec des personnages en attente, qui n’existent que tant qu’ils continuent de meubler le vide, même de façon dérisoire…

C'est l'essence même du livre. Mon défi, c'était de faire une histoire dont on sent qu'elle aurait pu être très ennuyeuse ou angoissante, mais de garder suffisamment de péripéties pour que le lecteur reste sur le bord, sur la crête de l'intérêt. Je me demande si ce n'est pas le plus métaphysique de mes bouquins. Parce qu'après tout est-ce que la vie ce n'est pas exactement cela ? Ne sommes-nous pas tout le temps en train de boucher des trous et de faire semblant qu’il se passe quelque chose, et que le Rien n'existe pas ? Heureusement, les personnages parviennent à faire illusion… en attendant Julius, comme dirait Beckett.

 

Vous êtes reconnu par l’OuBaPo (1) comme un « plagiaire par anticipation », autrement dit un précurseur. Pourquoi n'avez-vous pas rejoint ce groupe ?

Nous sommes frères. J'aime beaucoup le travail d'Étienne Lécroart entre autres. Si j'avais plus de temps, il est clair que je travaillerais beaucoup plus avec eux. Quand le groupe s’est constitué, les Oubapiens, Thierry Groensteen en tête, étaient à Paris. Je ne pouvais pas en plus de mes autres activités me consacrer à cela. Si j'étais tombé dans l’OuBaPo, j’y aurais consacré énormément de temps. On ne rentre pas à l'OuBaPo pour faire de la figuration. L'esprit oubapien, qui s'amuse et se nourrit des contraintes, est en lui-même une contrainte !

 

 

Jérôme Briot

 

(1)   L’OuBaPo regroupe des auteurs-chercheurs qui explorent de nouvelles formes de bande dessinée, en utilisant différents jeux créatifs appelés « contraintes ».