Krazy Kat, volume 1 : 1925-1929 de George Herriman
Les Rêveurs, 274 p. N&B, 35€

(Florilège Sélection Angoulême 2013, dossier de Zoo #45) 

Dans le désert hallucinatoire de Coconino, Krazy Kat le chat est amoureux(-se ?) d’Ignatz la souris. Cette dernière ne cesse de l’éconduire en lui jetant des briques, mais Krazy prend cela pour des preuves d’amour. L’officier Pupp, un flic bouledogue peut-être épris de Krazy, rétablit l’équilibre en s’acharnant à mettre Ignatz sous les verrous. Décliné à l’infini et dans une extravagance surréaliste, le triangle animalier imaginé par George Herriman dans les années 1910, et paru jusqu’en 1944dans les journaux du magnat de la presse William Randolph Hearst, acquiert au fil des années le statut d’œuvre culte pour les anglo-saxons (preuve du goût de ces derniers pour les univers non-sensiques) et d’œuvre mythique pour le public francophone. Car si Krazy Kat a souvent été décrit comme « la meilleure bande dessinée de tous les temps », les éditeurs ne se sont pas bousculés pour en proposer une adaptation française. Un premier volume de Sunday pages en couleurs avait bien été proposé aux éditions Futuropolis en 1990 mais la vente de cette structure aux éditions Gallimard avait signé le glas du projet. Depuis, ni L’Association, ni Cornélius (souvent considérés comme les héritiers spirituels du Futuropolis de Robial et Cestac), ni les éditeurs patrimoniaux comme Horay, ni les grandes maisons d’édition n’ont cherché à publier Krazy Kat. Le public français ne méritait-il pas qu’on lui propose ce jalon du comic strip ? Était-il véritablement impossible de restituer en français cet univers si particulier, aux mille inventions et facéties de langage ? N’y avait-il de salut que dans la (splendide) édition américaine maquettée par Chris Ware et parue dans les années 2000 chez Fantagraphics ? Heureusement non ! Les Rêveurs, maison d’édition fondée par Nicolas Lebedel et Manu Larcenet, ont confié le job à Marc Voline, et sortent un premier volume de pages du dimanche de Krazy Kat. Grand format et dos toilé, le livre est très beau sans être trop cher, le boulot d’adaptation et de notes culturelles est à la hauteur de l’œuvre, et l’objet pèse le poids d’une brique, c’est dire si la cohérence a été soignée. Ce volume est en sélection Patrimoine du FIBD 2013 ; aussi méritoires soient les autres candidats de cette catégorie, pour le Fauve Patrimoine, les jeux sont faits, ce sera Krazy ! Ki d’autre ?

 

Jérôme Briot