Parva T1, L’Éveil de l’océan, d’Amruta Patil
Au diable Vauvert, 278 p. couleurs, 25 €
 


- Après Kari, un roman graphique contemporain, pourquoi avoir choisi de vous lancer dans une adaptation du Mahābhārata ?

Amruta Patil : C’était un défi personnel : m’emparer d’un univers aussi éloigné que possible de l’intimité et de la première personne de Kari. Je voulais passer d’une histoire individuelle à une histoire qui appartient à l'imaginaire collectif.

 

- Que représente le Mahābhārata pour les Indiens ?

Le Mahābhārata est l'une des deux grandes épopées mytho-historiques de l'Inde, l'autre étant le Ramayana. À l’origine, les épopées se sont transmises oralement, grâce aux conteurs. Cependant leurs thèmes ont de nombreux échos, depuis les sculptures des temples aux feuilletons à la télévision. On prétend que le Mahābhārata parle de toutes les préoccupations humaines connues – et cela semble ne pas être trop éloigné de la vérité.

 

- Qu’est-ce qui rend votre projet différent des autres adaptations ?

Avant tout, je travaille avec un médium différent. Et j’ai passé au crible un nombre incalculable de contes, pour déterminer un récit qui soit pertinent à notre époque. Cette histoire m’a toujours parue extrêmement universelle et fondée sur la base même du bon sens humain. Donc, je me suis efforcée d’éliminer consciencieusement tous les détails inutiles ou obscurs. Y suis-je parvenue ? C’est à voir !

 

- Comment réalisez-vous vos pages ? Apparemment vous utilisez différentes techniques…

Pour ce livre, le processus d’écriture et de dessin ont eu lieu simultanément. J’ai fait un storyboard de petite taille, avec des gribouillis et les grandes lignes de l’histoire. Puis j’ai travaillé sur le texte final, et j’ai peint les images.

 

- Au lieu de montrer l’auteur, le poète Vyasa, en train de dicter son poème au dieu Ganesh à tête d’éléphant, vous montrez un conteur et les personnes qui l’écoutent. C’est une manière de rendre le récit plus vivant ?

Contrairement à la tradition judéo-chrétienne, notre mythologie n’entretient pas le culte du “Livre”. La tradition orale des conteurs du sous-continent indien est une des principales influences de mon travail. Ce sont les conteurs qui ont gardé toutes ces histoires vivantes depuis des millénaires. Il me semblait important de leur rendre hommage, en montrant un conteur qui raconte l’histoire devant un public assis. Tout le monde est invité à prendre place parmi le public. Présenter un auditoire m’a aussi permis de montrer les doutes, les désaccords et les débats qui reflètent la diversité des gens. C’est un dispositif narratif bien plus vif que n’aurait été un monologue du début à la fin du récit.

 

- Peu de dessinateurs indiens ont été publiés en France jusqu’à présent. Si bien que l’existence ou l’identité de la bande dessinée indienne est très peu connue. Les indiens aiment-ils la BD ? Que lisent-ils ?

Il n’y a pas de tradition établie de création de bande dessinée en Inde. Bien que certaines traditions artistiques, comme les peintures de style Patta Chitra, ou encore les autels portatifs Kavaad [dont les portes sont peintes avec des images qui peuvent servir de support pour raconter des légendes, NDR] s’apparentent à l’art séquentiel. Ce n’est que depuis une dizaine d’année que les romans graphiques ont fait leur entrée dans l’imaginaire d’une population plutôt urbaine, et anglophone. 

Propos recueillis par Jérôme Briot