François Bourgeon en pleine Cyann-fiction

Le Cycle de Cyann T5, Les Couloirs de l’Entretemps, de François Bourgeon et Claude Lacroix
12 bis, 68 p. couleurs, 15 €

 

Après avoir peint Les Couleurs de Marcade et arpenté Les Couloirs de l’Entretemps, François Bourgeon nous fait visiter les coulisses du Cycle de Cyann. Cool !

 

Maître reconnu de la bande dessinée historique avec Les Passagers du vent et Les Compagnons du crépuscule, François Bourgeon est aussi un grand créateur d’univers. En ouvrant Le Cycle de Cyann dans les années 1990, il s’emparait d’un territoire où il n’était pas attendu, celui de la science-fiction, qu’il traite avec le souci du détail et le réalisme qui lui sont habituels. Changement de registre ? Pas si sûr. Pour le dessinateur, comme pour le  voyageur temporel, le futur est une époque historique comme les autres…

 

INTERVIEW 

Sur les pages de titre du Cycle de Cyann, pourquoi employez-vous les termes conception et réalisation, plutôt que scénario et dessin ?

François Bourgeon : Ce n’est pas du tout la même chose. Pour Le Cycle de Cyann, je fais à la fois le scénario et le dessin. Claude Lacroix m’aide dans la conception, c’est-à-dire pour les étapes préparatoires de l’un et de l’autre. Je fais un premier synopsis, Claude apporte ses idées. Quand on est à peu près d’accord, j’écris le scénario que je retravaille au fur et à mesure que les planches avancent. Pareillement pour le dessin. Claude propose des études, des décors sur un certain nombre de sujets. Nous discutons, puis je m’occupe de la réalisation : planches, dessin, mise à place, couleurs et lettrage.

 

Claude Lacroix vous aide à imaginer l’univers, mais n’intervient pas dans l’intrigue ?

Prenons un parallèle. Pour Les Passagers du vent, je m’appuie sur des documents historiques. Si par exemple je dois dessiner La Nouvelle Orléans, j’essaie de trouver des gravures. Le travail qu’on fait ensemble avec Claude Lacroix est à peu près l’équivalent de ce travail préalable de recherches qu’on réalise pour les œuvres historiques. Nous établissons ensemble les planètes, les lieux, les animaux, les sociétés traversées… C’est tout un travail d’invention qui nourrit le récit. Ensuite, je m’occupe seul de la phase d’écriture du scénario, mais on en rediscute avec Claude. Il me donne son avis, me pose des questions ou propose des idées de personnages. Par exemple, c’est lui qui a imaginé le Wékan qui apparait dans le cinquième album, une bestiole farfelue mais capable de calculer avec précision n’importe quel déplacement spatio-temporel.  

 

Le nom du Wékan est bien trouvé, on n’en perçoit pas immédiatement la subtilité !

Claude a beaucoup de fantaisie pour ce genre de trouvailles. On avait décidé dès le départ de donner des noms simples aux choses ou aux animaux nécessitant un néologisme. Par exemple, un oiseau endémique d’Ohl, une sorte de cygne imbécile et bleu, est appelé l’enquêteur car son cri est « Yalor ! Yalor !». L’écajol est une sorte d’écureuil très doux, etc. Bien sûr les choses sont parfois un peu déformées.

 

Est-ce pour conserver votre trait réaliste, que vous avez composé toute cette documentation ?

Ce qui est intéressant quand on a un dessin réaliste, c’est d’essayer d’en tirer le maximum. Dans un album historique, si je dessine une ville le matin, je mets le soleil à l’est. En science-fiction, on fait exactement la même chose. Même si ce sont des planètes inventées, nous en connaissons les caractéristiques : combien elles ont de lunes, l’influence d’éventuels anneaux sur le climat, leur vitesse de rotation et de révolution... Nous essayons de nous piéger nous-mêmes dans une réalité fictive.

 

Vous construisez votre intrigue à rebours, et Cyann semble penser que les choses qu’elle ne comprend pas correspondent à des événements futurs qu’il « faudra réaliser ». C’est bien cela ?

Avec l’idée des voyages dans le temps, on pose souvent un paradoxe simple, que voici : si en revenant dans le passé, je tue mon grand-père avant la naissance de mon propre père, puis-je être encore là pour accomplir mon crime ? Partant de cette question, les auteurs de SF font des choix : soit on peut changer le passé et tout le futur en est transformé, soit on ne le peut pas et les choses se produisent comme elles l’ont fait et comme elles le feront. Soit encore, on introduit un autre continuum, un monde parallèle se crée à partir du moment où on a changé le passé.

Cyann est une adepte de la première hypothèse. Au stade où elle en est rendue dans le cinquième album, ses connaissances lui font penser que si un événement s’est déjà produit dans son passé personnel, et qu’il semble venir de son « moi » futur, alors à un moment elle devra accomplir les actions correspondantes. Au contraire, les gens du Grand Orbe ont très peur qu’on touche à leur passé. Les allers-retours de Cyann dans le temps et l’espace les agacent prodigieusement, elle représente un danger à leurs yeux.

 

En passant la série chez 12 bis, vous avez changé certaines couvertures, mais pas toutes. Pourquoi ?

Le format de publication aux éditions 12 bis est plus grand, les livres ont bénéficié d’une nouvelle photogravure. La toute première couverture a été épargnée car je n’avais pas envie de la refaire. J’aimais bien la première couverture des Couleurs de Marcade, mais elle racontait quelque chose qui n’existe pas dans l’histoire. Cyann était montrée en pleine chute, et elle chute effectivement à deux reprises dans l’album, mais pas à l’endroit qui est montré en couverture. Je suis donc assez content d’avoir pu proposer une nouvelle version. Mais la véritable raison des changements de couverture ? C’est une exigence des libraires. Pour que les libraires reprennent un livre, on ne peut plus se contenter de le rééditer. Une nouvelle couverture, cela aide à relancer la série.

 

 

 

Propos recueillis par Jérôme Briot