En orbite autour de la planète Wul

Niourk T1 L’Enfant Noir, d’Olivier Vatine
Ankama, 56 p. couleurs, 13,90 €

Oms en série T1, Terr, sauvage de Mike Hawthorne et Jean David Morvan
Ankama, 56 p. couleurs, 13,90 €

 

 

Niourk et Oms en série inaugurent une nouvelle collection chez Ankama, consacrée aux univers de Stefan Wul, un des maîtres de la science-fiction française.

 

 

Peu de destins littéraires sont comparables à celui de Stefan Wul. Dentiste de formation, sa carrière d’écrivain commence le jour où sa femme, en pleine lecture d’un roman de science-fiction qu’elle trouvait épouvantable, s’écrie : « Nom d’un chien, ce que c’est mauvais ! Tu devrais essayer, tu ferais bien mieux ! ». Piqué par le défi, Wul prend un cahier vierge, et répond « Je vais t’écrire un roman de SF, et celui-là sera bon ». Ce sera Retour à « O ». Suivront Niourk, Rayons pour Sidar, La Peur géante… Entre 1956 et 1959, véritable étoile filante dans le firmament de la science-fiction française, Stefan Wul publie onze romans dans un genre space opera, en à peine trois ans. Puis il s’en retourne à son cabinet dentaire ; avant de faire un ultime come-back en 1977 avec Noô. Si ce dernier ouvrage a concentré cinq ans d’écriture et de réflexion, les onze premiers furent écrits au fil de la plume. Sans plan préconçu, l’auteur laissait libre cours à son imagination, avec un certain art du contrepied final.

Du septième art…

Dans les décennies qui suivent leur parution, le succès des romans de Stefan Wul ne se dément pas. Les rééditions se succèdent. Bientôt le cinéma s’intéresse à son œuvre. Par deux fois, le réalisateur René Laloux s’empare des romans de Wul pour en faire des longs-métrages d’animation. La Planète sauvage sort en salles en 1973 sur des dessins de Roland Topor, adapté librement d’Oms en série. Le film obtient le prix spécial du Jury au festival de Cannes. Ce sera ensuite Les Maîtres du temps en 1981 d’après L’Orphelin de Perdide ; avec cette fois Moebius à la conception graphique. Anecdote amusante, quand René Laloux commence à mettre au point son nouveau projet, en 1977, son intention était de réaliser six films d’animation d’une heure pour la télévision, tous adaptés des romans de Wul. Les Maîtres du temps aurait dû n’être que le premier de ces six films.

… au neuvième.

De toute l’œuvre de Wul, c’est son second roman Niourk qui est son incontestable best-seller avec plus d’un demi-million d’exemplaires vendus depuis sa parution. Souvent classé en littérature jeunesse, ce livre figure dans les lectures recommandées des collèges depuis les années 1980. Il évoque un monde post-apocalyptique, où quelques humains sont revenus à une organisation tribale et primitive, après on se sait quelle catastrophe. Olivier Vatine, dessinateur entre autres choses de la première époque d’Aquablue et ancien directeur de collection du label « Série B » chez Delcourt, adapte ce roman en BD pour les éditions Ankama. Il en profite pour lancer une collection dédiée aux univers de Stefan Wul.

 

INTERVIEW Olivier Vatine 

Comment êtes vous passé de l’idée d’adapter Niourk, à l’idée d’adapter les douze romans ?

Olivier Vatine : Adapter Niourk, j’avais ça dans un coin de la tête depuis pas mal de temps. Je l’avais proposé il y a longtemps aux éditions Delcourt.  Ça ne s’est pas fait, mais il se trouve que Laurent Genefort est un ami. Laurent est un romancier qui a fait une thèse de littérature sur les livres-univers, où il parlait entre autres de Dune, de la Compagnie des glaces et du Noô de Stefan Wul. Du vivant de l’auteur (Wul est mort en 2003), il était un de ses proches. Grâce à lui, j’ai pu rencontrer son fils adoptif et lui présenter mon projet. Nous avons sympathisé ; et de fil en aiguille est arrivée l’idée (et l’autorisation) de tout adapter. Puis nous avons présenté le projet à Tot, un des créateurs d’Ankama, qui a été séduit. Sans doute parce que nous apportons à Ankama un concept qui manquait à son catalogue, une collection d’albums 48 ou 56 pages couleurs un peu mainstream.

 

En quoi consiste votre travail de directeur de cette collection ?

Au départ, j’ai surtout cherché des scénaristes susceptibles de connaître ou d’apprécier l’univers de Wul. D’où la présence de Yann, Thierry Smolderen, Valérie Mangin et Jean David Morvan sur le projet. Étant donné le choix des scénaristes, qui sont des gens dont j’apprécie le travail, je n’ai pas beaucoup à intervenir. On discute autour des séquenciers qu’ils préparent. Si on prend l’exemple d’Oms en série, qui sort en même temps que Niourk, Jean David Morvan m’a envoyé un pitch qui tenait la route. Et c’est lui qui a proposé Mike Hawthorne, un dessinateur américain avec qui il voulait travailler… Quand on bosse avec des gens dont on apprécie le travail, on n’a pas besoin d’être sur leur dos !

 

Est-il exact que Wul improvisait ses livres, sans réellement savoir où l’histoire l’amenait ?

C’était quelqu’un de très visuel, de sensitif. Son fils nous a montré les calepins où Wul écrivait des romans quand il avait douze ans, avec des illustrations hors texte et tout ! Wul savait dessiner, il faisait des croquis pour donner des indications à l’illustrateur René Brantonne qui réalisait les couvertures des romans dans leur première édition au Fleuve Noir. Il avait aussi un côté Facteur Cheval : Wul était dentiste en Normandie. Il habitait un ancien presbytère qu’il passait un temps fou à paysager à la manière d’une jungle amazonienne, avec de faux palmiers en matériaux de récupération et de la végétation peinte à la bombe de couleur.

 

Niourk vous donne l’occasion d’être votre propre scénariste pour la première fois…

C’est la première fois que j’écris seul. J’avais déjà fait de la co-écriture avec Fred Duval sur Carmen McCallum ou avec Daniel Pecqueur sur Angela. Dans la première partie du livre, les dialogues sont rares et sont dans un langage rudimentaire. Pour contourner cette difficulté, j’ai adopté une narration à la première personne, comme si l’Enfant Noir racontait ses souvenirs. Grâce à cette astuce, je peux utiliser des extraits du roman.

 

Comment envisagez-vous de représenter la ville Niourk, avec ses automates et ses machines à moitié déglinguées ?

Ce ne sera pas exactement la ville du roman. J’avais été très impressionné par la représentation du Manhattan rongé de végétation qu’on voit dans le premier Valérian, La Cité des eaux mouvantes. Pour Niourk, j’imagine quelque chose qui soit entre cela et le site cambodgien d’Angkor, une ville où la nature reprend ses droits, où le béton est éclaté par les racines. Je mettrai sûrement la partie automatisée et fonctionnelle de la ville dans une sorte de bulle dans Central Park, par contraste. Je vais probablement aller sur place faire des repérages ; ce sera plus facile pour ensuite tout casser à ma manière !

 

Parmi tous les livres de Stefan Wul, c’est amusant que vous ayez choisi celui-là, parce que Niourk est comme une image inversée d’Aquablue. Aquablue raconte l’histoire d’un petit civilisé qui mène une vie primitive sur une planète restée vierge et naturelle. Niourk fait le chemin inverse, en racontant l’histoire d’un petit primitif qui vit sur une planète qui a connu l’enfer, et qui va vers la civilisation !

Quand on travaillait sur Aquablue avec Thierry Cailleteau, je lui avais demandé de mélanger l’univers de Tarzan et celui de Dune. J’ai une passion d’enfance pour les romans préhistoriques, pour les récits comme Le Livre de la jungle ou Tarzan. J’ai découvert Niourk quand j’étais au lycée, et ce livre rentre complètement dans ce créneau là !

 

 

 

Jérôme Briot