Qui déclenchera le Killitron 2000 ?

Vanille ou Chocolat ?, de Jason Shiga
Cambourakis, 80 p. couleurs, 18 euros

 

 

 « Crazy + Genious = Shiga », écrivait Scott McCloud après avoir lu Fleep de Jason Shiga. Cette équation n’est pas démentie par Vanille ou Chocolat, un livre aussi givré que génial.

 

Le petit Jimmy qui se rend chez le glacier. Vanille ou chocolat ? C’est à vous de décider ! D’un côté, une fois sa glace consommée, Jimmy rentre chez lui au terme d’une journée sans histoire. Fin. Si Jimmy choisit l’autre parfum, c’est la grande aventure qui l’attend. La glace hélas s’avère avariée. Pris d’un terrible mal de ventre, Jimmy sonne à la première porte venue pour réquisitionner les toilettes. Il va alors faire la connaissance du professeur K, un scientifique inconscient (tant pis pour la ruine de l’âme) qui lui propose de tester une de ses trois inventions : une machine à voyager dans le temps, un casque qui permet d’explorer la mémoire des gens ou le Killitron 2000, capable d’éradiquer l’humanité d’une simple pression sur un bouton. Avec quelle machine Jimmy va-t-il s’amuser ? C’est de nouveau à vous de choisir !

Lecture non linéaire

Vanille ou Chocolat ne ressemble à aucune autre bande dessinée (1). Les cases sont disposées de façon atypique, reliées les unes aux autres par des tubes que le lecteur doit suivre du doigt pour progresser dans l’histoire. Certains de ces tubes vous entrainent à l’extérieur de la page, vers des onglets qui permettent de passer d’une page à l’autre, en avant ou en arrière. Quand le lecteur fait un choix, ce sont autant de chemins qui se divisent. Ajoutons à cela des codes secrets qu’il faudra découvrir dans l’histoire, et l’utilisation de flashbacks et autres sauts temporels qui créent parfois des boucles : au total, d’après l’auteur, ce ne sont pas moins de 3856 chemins narratifs possibles qui seraient proposés dans ce livre. Sans même compter les chemins cycliques, car alors, le nombre de parcours possibles devient infini.

Une intrigue façon puzzle

Dans un premier temps, la mécanique de lecture très ludique, où le lecteur est invité à prendre des décisions, rappelle celle des « Livres dont vous êtes le héros ». Mais contrairement à ces derniers où l’objectif est de traverser l’histoire avec le moins de dégâts possibles, dans Vanille ou chocolat l’idée est plutôt de démêler une trame narrative aussi emmêlée qu’un plat de spaghettis, et de détecter les différents chemins qui en permettent une exploration la plus vaste possible. Comme dans un puzzle, il s’agit de repérer les différentes pièces, puis de les assembler pour obtenir un tableau général. Le jeu en vaut la chandelle,  l’intrigue recomposée est étonnamment cohérente.

Adaptation numérique

Une version numérique du livre (en anglais seulement à ce jour) est proposée sur iPhone et iPad : « Meanwhile for iOS », d’après le titre original du livre. Sur ce support, au lieu d’une structure de pages empilées – euh, techniquement, on appelle cela un livre – avec le système d’onglets, l’auteur a posé à plat toute l’histoire. L’œuvre devient alors une page unique aux dimensions très vastes, qu’on peut parcourir en toute liberté et de façon tactile en zoomant ou en reculant, ou en mode histoire. Dans ce contexte, le parcours case à case est assisté et de plus l’interface propose une option qui permet de revenir aux choix précédents, chose très complexe dans le livre. Bref, cette version numérique, à force d’assister le lecteur, perd beaucoup du caractère ludique et secret du livre. Reste qu’il s’agit, avec 3 secondes de Marc-Antoine Matthieu, d’une des premières œuvres de bande dessinée numérique connaissant une forme pensée spécifiquement pour ce médium, et complémentaire à la forme papier.

 

 Jérôme Briot

 (1)   Pour d’autres expériences de bandes dessinées à lecture non linéaire, on pourra par exemple lire Les Trois Chemins de Sergio Garcia et Lewis Trondheim, Ovni de Fabrice Parme et Lewis Trondheim, ou Mano & Lobo de Sergio Garcia.