Le rideau choit, mais ne déchoit pas !


De cape et de crocs T10, De la Lune à la Terre, par Alain Ayroles et Jean-Luc Masbou
Delcourt, 48 p. couleurs, 13,50 euros

 

Final en beauté pour De cape et de crocs, avec le dixième et dernier volume des aventures d’Armand le renard et Don Lope le loup, rimeurs et escrimeurs au service d’une valeur : le panache !

 

Un Loup gris hidalgo sans doute un peu trop fier, son compagnon Renard poète et mousquetaire, leurs belles égéries qui ont du caractère, une carte au trésor dans une bouteille en verre, des pirates joyeux rêvant d’être corsaires, un inventeur génial bien que rébarbatif, Cénile l’armateur avare maladif, le fourbe Mendoza habile de sa rapière, d’étranges Sélénites exilés sur la Terre. De retour sur la Lune où tout se paie en vers : des rivières de diamants, des arbres aurifères… Et pour enfin conclure cet étrange inventaire, point de raton laveur en hommage à Prévert, mais un lapin mignon condamné aux galères. Croyez-m’en la série est faite pour vous plaire. Si vous ne l’avez pas, courez chez un libraire !

 

 

Questions à Alain Ayroles

 

Le monument De cape et de crocs devait durer cinq actes…

Alain Ayroles : En réalité, trois ! Dans le projet initial, au tome 2 ils partaient vers la lune, et ils en revenaient au tome 3…

 

… il en fait finalement dix. Dites, Monsieur l’architecte, comment expliquez-vous un tel dépassement de budget ?

Il y a eu plusieurs appentis, échauguettes et autres poternes qui ont été ajoutées à l’édifice principal, ce qui donne un résultat… assez baroque. Cela fait partie du charme de la série, qui a été conçue all’improviso depuis le début, dans l’esprit de la commedia dell’arte. Tout ce qui relève du gag, de la péripétie, de la situation cocasse ou aventureuse, a été imaginé selon l’humeur ou l’inspiration du moment. L’apparition régulière de nouveaux personnages, que nous n’avions pas le cœur à abandonner, a nécessité aussi de l’espace. Nous leur avons donné à chacun sa petite heure de gloire, à chacun sa tirade. À chaque fois ils ont pris de la place, car ils ont suscité des scènes entières. Comme les scènes de perroquets des pirates, qui se répètent sur au moins trois pages dans la série, sans apporter le moindre soupçon d’avancée à l’intrigue. Mais heureusement qu’il y a ce genre de scènes !

 

Pouvez-vous commenter la composition de la couverture ?

Il y avait une évidence qui s’imposait pour cette couverture : il fallait qu’on y voie un trois-mâts voguant vers la Terre. L’attitude des personnages drapés dans leurs capes, en surimpression, évoque la couverture du premier album de la série. Il fallait qu’on revoie les personnages principaux, surtout le loup et le renard, puisque c’est leur dernière apparition.

 

C’est une série dont le premier tome a été publié en 1995. Que ressentez-vous, à l’heure où paraît l’ultime volume ?

Je suis assez fier qu’on ait su poser un point final à cette histoire. Bien sûr, il y a le diptyque en préparation pour raconter l’histoire du lapin Eusèbe, c’est un à-côté prévu de longue date. Mais l’histoire elle-même se dénoue. Les personnages principaux tirent leur révérence à la fin de cet acte X. Quand nous avons achevé la dernière page, moi pour le découpage et Jean-Luc pour le dessin et les couleurs, nous avons fait nos adieux à Armand et à Lope. Ce n’est pas anodin, il y a beaucoup d’émotion à quitter ses personnages. J’avais déjà eu ce sentiment quand Garulfo s’était achevé après six volumes. Là, il y a quatre tomes de plus, et la densité de l’action est là pour montrer que nous n’avons jamais tiré à la ligne, ni fait durer artificiellement l’intrigue. Tout ce petit théâtre absurde a sa logique interne, que nous avons suivie. Arrive un moment où la logique veut que ce soit la fin. Nous avons essayé à chaque tome de placer la barre un peu plus haut, de nous fixer une gageure supplémentaire. Nous avons gardé jusqu’au bout l’idée de fignoler et de faire de la belle ouvrage. Par respect pour les lecteurs, il faut à un moment que ça s’arrête. Pour pouvoir conserver une vision d’ensemble de l’édifice, tout baroque qu’il soit.

 

« Comment Eusèbe fut condamné aux galères » : au début, ce devait être un one-shot. À présent vous présentez ce projet comme un diptyque… Tout cela va finir en cinq volumes !

L’intrigue est assez dense, mais ça reste dans l’esprit d’un one-shot. Ce n’est pas aussi feuilletonesque et ouvert que la série principale. C’est une histoire qui commence à la fin du tome 10 et qui s’arrête au début du tome 1. On devrait la voir apparaître d’ici environ deux ans. Le scénario est achevé, du moins l’armature de l’intrigue. Nous conservons la possibilité d’ajouter des gags, quand nous finaliserons les dialogues et le découpage.

 

Une scène courte, mais étonnamment poignante : la mort de Cénile, littéralement « aurifié », ce qui est peut-être une forme d’apothéose pour un avare.

C’est un moment dramatique. L’avarice, la cupidité sont des vices tragiques. Le malheureux est dévoré par une passion mortifère, dont on voit les dégâts dans l’économie et la vie actuelle. Mendoza, pour sa part, a une fin théâtrale à la hauteur de son personnage. Son sort n’était pas réglé de longue date. Pour plusieurs personnages et plusieurs situations, j’avais des hésitations et des fins alternatives… Il n’était pas obligatoire que Mendoza meure. Mais au fur et à mesure de l’écriture, les choix se sont affinés, et cette fin s’est imposée.

 

On n’est pas totalement sûr qu’il meure vraiment !

(rires) C’est vrai : est-ce qu’Alien meurt, à la fin du premier film ?

Propos recueillis par Jérôme Briot