Les 60 ans de Snoopy et Charlie Brown
Par Jérôme Briot le mercredi 1 décembre 2010, 20:10 - focus - Lien permanent
Le chien Snoopy, son maître dépressif Charlie Brown et toute la bande des Peanuts, ont eu 60 ans le 2 octobre dernier. Le festival d’Angoulême a prévu une grande exposition en extérieur pour célébrer l’anniversaire de la création de cette série, et son auteur Charles M. Schulz.
Le 2 octobre 1950, un comic strip mettant en scène des enfants américains de la middle-class démarrait sa publication dans sept quotidiens, sous le titre Peanuts. L’auteur, Charles M. Schulz, avait fait ses gammes pendant trois ans dans un journal du Minnesota avec la série Li’l Folks (Les p’tiots), mettant en scène un microcosme d’enfants où apparaissait déjà un certain Charlie Brown. Mais les conditions matérielles trop précaires offertes par ce journal le persuadent de partir à New York présenter son travail à l’United Features Syndicate (UFS), une agence de placement spécialisée dans la vente de droit de publications à la presse. Les dirigeants de l’UFS acceptent de le représenter, à condition que Schulz exécute désormais sa série sous forme de strips. Autre impératif, un nouveau nom pour la série. L’auteur propose Good Ol’ Charlie Brown (Ce bon vieux Charlie Brown), mais l’UFS lui impose le titre Peanuts (à prendre dans le sens de Broutilles ou Clopinettes). Ces deux décisions le heurtent, et si Schulz s’y résigne, il en conservera une frustration durable, comme en témoignent ces propos issus d’une interview accordée 37 ans après le fameux entretien avec l’UFS : « Je leur en ai toujours voulu. Il m’a fallu digérer le fait de dessiner un strip dans un espace réduit, qui plus est, sous le titre de Peanuts, le pire titre qu’on ait jamais donné en bande dessinée (…) Donner le nom de “Peanuts” à un travail qui allait être celui d’une vie, c’était vraiment offensant ».
Un succès planétaire
Malgré ce désaccord, la symbiose est parfaite entre l’auteur et son agence. Série à la fois cérébrale et populaire, Peanuts conquiert le monde entier. Jusqu’à 2600 magazines la publient simultanément dans 71 pays, ce qui représente un public de plus de 350 millions de lecteurs quotidiens. Le succès des Peanuts est également alimenté par un merchandising extraordinaire. Plus de 20 000 produits dérivés de toutes natures (vêtements, jouets, figurines…) sont commercialisés à l’effigie des héros de la série, et surtout du chien Snoopy qui devient une véritable mascotte. Depuis les années 1960, plus d’un milliard et demi de cartes de vœux Peanuts auraient été vendues. De planétaire, la notoriété devient même cosmique, quand en mai 1969, la NASA surnomme « Charlie Brown » le vaisseau du programme Apollo 10, et « Snoopy » son module lunaire. Quatre longs métrages et une quarantaine de courts transportent l’univers Peanuts à la télévision, et plusieurs comédies musicales ou spectacles sur glace tournent avec succès aux USA.
L’univers Peanuts
La particularité première de la série est l’absence de représentation des adultes. Les Peanuts ont des parents, des instituteurs ou des voisins, mais on ne devine leur présence que dans les questions ou les réponses que leur font les enfants. Le personnage principal, Charlie Brown, d’humeur mélancolique, est convaincu de sa propre médiocrité. Il se sait incapable de faire voler un cerf-volant, de remporter un match de baseball ou de déclarer sa flamme à la « petite fille rousse » qu’il aime en secret. Cependant, il est aussi un modèle d’opiniâtreté. Quels que soient ses échecs, il ne renonce jamais. À ses côtés, Schroeder est un pianiste virtuose capable d’interpréter tout Beethoven (qu’il idolâtre) sur un piano jouet. Lucy van Pelt, militante féministe au caractère bien trempé, passe la moitié de son temps à alimenter les névroses de Charlie Brown, et l’autre moitié à prétendre les soigner en lui proposant une assistance psychologique. Son petit frère Linus est un petit génie, malgré son irrépressible addiction à la couverture-doudou (la « security blanket ») et sa foi inébranlable en la « Grande Citrouille ». Il y a aussi le trio de l’autre côté de la ville : Peppermint Patty, qui est un peu garçon manqué, sa copine Marcie qui l’appelle Monsieur, et leur camarade Franklin, petit noir américain parfaitement intégré. Tous se posent des questions existentielles typiquement adultes, à l’exception de Snoopy, chien beagle anthropomorphe qui cultive une indéfectible joie de vivre en s’inventant des existences héroïques : as de l’aviation de la première guerre mondiale à la poursuite de son rival le Baron rouge, champion sportif, avocat à la cour, écrivain, ou vautour guettant sa proie. Snoopy, du haut du toit de sa niche, n’est jamais à court de ressources.
50 ans de strips quotidiens
Si Schulz fut régulièrement cité dans le palmarès des dix artistes les mieux rémunérés de la planète dans les années 1980, aux côtés de Bill Cosby, Michael Jordan et Michael Jackson, le dessinateur ne voulut jamais s’entourer d’assistants. Il resta donc jusqu’au bout l’artisan unique de son œuvre, ne se mettant à la retraite qu’à regret, à la mi-décembre 1999, à l’âge de 77 ans et pour raisons médicales graves. Il décède d’ailleurs peu de temps après, le 12 février 2000, la veille de la publication de la toute dernière planchedes Peanuts, dans laquelle il faisait ses adieux à la série, et qu’il avait préparée quelques semaines plus tôt. Cette fin à la Molière mettait un terme à près de cinquante ans de parution quotidienne ininterrompue. Une rare longévité artistique au service d’une seule œuvre, qui est à la source d’un paradoxe : Peanuts est à la fois une des séries les plus connues du 20ème siècle, mais aussi une des plus méconnues. Car enfin, qui peut se targuer d’avoir lu les 17897 strips quotidiens, incluant 2506 planches du dimanche, dont elle est composée ?
En France, la série est publiée sous deux formes aux éditions Dargaud : la collection « Snoopy », en albums grand format et en couleurs, apporte une sélection thématique de strips, avec une orientation tous publics. Le véritable amateur se tournera plutôt vers l’édition de l’intégrale « Snoopy et les Peanuts », maquettée à l’origine par le dessinateur Seth pour le compte de l’éditeur américain Fantagraphics : chaque volume, dans un luxueux format à l’italienne, reprend deux années de strips et pages du dimanche. Ce qui permet, alors qu’un dixième volume vient de paraître (1969-1970), de suivre l’évolution de la série au jour le jour : l’arrivée de nouveaux personnages, la disparition d’autres, la récurrence des running gags au fil des saisons, tout cela se joue sur une échelle de temps patiente et inlassable. À l’image de Charlie Brown.
