Avec la quête d’un dessinateur français à la recherche d’une Japonaise rencontrée dix-sept ans plus tôt, Kan Takahata, la dessinatrice de Mariko Parade, Kinderbook ou L’eau amère, nous convie dans 2 expressos à un nouveau récit intimiste, sur fond de confrontation entre deux cultures. Un p’tit noir et blanc bien corsé !

 

 

Comment êtes-vous devenue dessinatrice de manga ?

Kan Takahama : C’est une succession de coïncidences. Quand j’étais étudiante aux Beaux-arts, lors d’une soirée on m’a mise au défi de raconter une histoire en manga. À mon insu, une amie a envoyé cette histoire à un éditeur japonais, qui m’a recontactée.

 

Vous intégrez alors le magazine Garo, réputé en Europe pour avoir été le titre phare des mangas  du genre Gegika [histoires pour adultes, dans une veine alternative ou artistique], deux ans avant que ce titre ne s’arrête. Quelle était l’ambiance dans ce magazine, pendant ces dernières années ?

Comme j’étais débutante, travailler pour Garo a été une expérience très enrichissante d’un point de vue personnel. Mais ça a été une période difficile sur le plan financier, car j’étais sur un strict régime de droits d’auteurs. Mes seuls revenus étaient liés à la vente de mes livres, et la publication dans le magazine ne me rapportait rien. Par la suite, j’ai été beaucoup plus vigilante quant aux conditions financières qu’on me proposait ! Comme Garo à l’époque était en perte de vitesse, la rédaction était encore plus exigeante sur la qualité des histoires publiées. Cela m’a donc donné beaucoup de rigueur, même si je garde le souvenir d’années difficiles d’un point de vue financier.

 

Qui défend le genre Gegika, depuis que Garo a disparu des kiosques ?

Le staff qui faisait Garo a fondé un nouveau magazine, AX, avec à peu près les mêmes objectifs artistiques.

 

Après la disparition de Garo, comment avez-vous rebondi ?

J’ai fait la rencontre de Frédéric Boilet, un dessinateur français de manga installé au Japon. Il  m’a proposé de venir avec lui au festival d’Angoulême, en 2003, et qui m’a fait rencontrer les éditeurs de Casterman, avec qui je travaille depuis. Au Japon, le système éditorial est assez différent. J’ai deux éditeurs qui suivent mon travail mais ils ne sont pas affiliés à une maison d’édition. Ce sont plus des agents artistiques, chargés de proposer mes pages aux maisons d’édition. En conséquence, mes livres sont publiés sous une grande variété de labels.

 

La postface de 2 expressos donne l’impression que ce livre a été commandé par Casterman. Est-ce le cas ?

Tout à fait. La proposition de Casterman consistait surtout à tenter la publication simultanée d’une œuvre en France et au Japon. J’ai pris du retard mais j’avais à cœur d’aller au bout de la démarche. Pour ce qui est de l’histoire, Casterman m’a laissé carte blanche, et on m’a laissé travailler à mon rythme, sans la moindre pression.

 

Un mangaka sans pression, cela existe, vraiment !?

Au Japon, seuls les grands auteurs bénéficient d’une certaine aisance. Pour les jeunes auteurs, c’est bien plus rare. Le fait d’avoir une liberté totale dans le scénario est encore plus atypique. Parmi mes amis mangakas, aucun n’a partagé cette chance que j’ai eue de pouvoir être totalement libre du contenu de son livre.

 

2 expressos nous fait suivre la rencontre entre un dessinateur français et les habitants d’un village japonais. C'est un thème que vous avez choisi parce que le livre allait être publié en France ?

Pas uniquement. Je voulais aussi placer l’intrigue dans un milieu rural japonais, parce qu’à l'époque, je venais de rentrer chez ma mère qui habite à la campagne. De plus, je trouve que les relations humaines sont plus intenses dans les villages que dans les villes. 

 

Dans Mariko Parade, vous évoquiez la cérémonie du thé. Dans ce nouveau livre, vous mettez en scène un barman japonais incapable de servir un café correct à ses clients… et qui aura besoin d’un mentor européen pour lui apprendre l’art du café !

En effet, je n’y avais pas prêté attention. En tant que Japonaise, le thé fait partie de ma vie, j’en bois quotidiennement. À l’inverse, il n’y a pas de cérémonie du café mais les Japonais sont de plus en plus curieux de cette boisson. Et effectivement, si Mariko Parade expliquait aux Occidents comment boire le thé, ce livre-ci initie les Japonais au café à la française, tout en montrant aux Français quelle peut être la vision des Japonais sur cette boisson.

 

Vous nous faites découvrir le « yakudoshi », une superstition japonaise selon laquelle les hommes et les femmes traversent deux années maudites au cours de leur existence. Pour les hommes, 25 et 42 ans ; pour les femmes 19 et 33 ans. Comment êtes-vous en train de traverser votre année maudite, vous-même ?

Je viens juste de sortir d’une phase de dépression. J’ai divorcé d’un mari qui était alcoolique. J’ai donc eu plus que ma part de malheurs, ce qui me dispense d’en rajouter pendant le yakudoshi (l’année maudite). Au Japon, tout le monde prend le yakudoshi à la légère… jusqu’au moment d’y être. Quand on est en plein dedans, la culture prend le dessus et c’est une source d’inquiétude. La culture japonaise conseille aux mamans d’offrir à leurs filles, pendant le yakudoshi, un objet long et fin : un bracelet, une ceinture ou un collier. Ma mère m’a offert un collier, que je porte régulièrement, parce que je l’aime bien, et peut-être aussi pour conjurer le mauvais sort.

Ce n’est pas uniquement de la superstition. Au Japon, une femme qui, à 33 ans, n’est pas mariée ou n’aurait pas trouvé une stabilité professionnelle, se trouve de fait dans une situation sociale pénible. Et pour les hommes, 42 ans est l’âge auquel une certaine fatigue physique survient, où la question de l’accomplissement professionnel se pose le plus. Le yakudoshi est l’année de tous les malheurs, surtout pour ceux qui n’ont pas réussi à s’accomplir avant cette échéance ! C’est une année de bilan, où on se demande ce qu’on a fait de son existence… Ce questionnement peut se révéler assez angoissant.

 

Un autre passage remarquable, dans le livre, c’est quand Michihiko explique à son comparse français pourquoi les Japonaises chérissent autant les produits de marque… Porter un produit de luxe traduit le besoin de se sentir plus belle, ce qui semble naturel. Ce qui m’interroge, c’est que les Japonaises se sentent actuellement dans l’obligation d’accumuler les objets de marque, faute de quoi elles perdent toute confiance en elles. Je n’ai pas d’explication à ce sujet ! Par ailleurs, leurs maris ont tendance à acheter plusieurs fois le même article. Cela peut paraître bizarre aux Occidentaux, mais au Japon, le vrai signe de richesse, c’est de posséder plusieurs fois la même chose. C’est une mode qui est apparue pendant la bulle spéculative des années 1990-91. Les riches ont commencé à montrer leur fortune en achetant les produits de luxe en plusieurs exemplaires. Le phénomène s’est poursuivi, comme une sorte de quête de la perfection et comme le moyen de prouver qu’on est comblé matériellement.

 

Quelques mots à propos de votre prochain livre ?

J’aimerais raconter, sous forme d’album couleur et dans un format franco-belge, mon existence au cours des cinq dernières années. C’était une période trouble, que j’ai vécue comme une spirale infernale. Tout n’a pas été triste, mais tout m’a paru sombre ! Et pour la suite, j’ai en stock quelques projets d’histoires longues, qui ne peuvent pas être développées en one-shot.

 

 

Remerciements à Julian Thoyer pour la traduction