Retranscription d'interview de Libon, avec la participation de Capucine

 

Quelle formation as-tu suivie ?
Libon : Au départ, je suis concepteur graphique, diplômé de l’EPSAA. En sortant de l'école et j'ai tout de suite trouvé du boulot dans les jeux vidéo, parce que je faisais du graphisme sur ordinateur depuis que je suis tout petit. Je suis resté dans ce milieu pendant cinq ou six ans, avec une petite incursion dans le web design. Mais j'avais envie d'autonomie pour mes projets et j'ai donc arrêté le jeu vidéo, domaine qui nécessite de travailler en équipe. Mon arrivée dans la BD correspond au besoin de pouvoir raconter des histoires, de les dessiner et de tout gérer tout seul.

 

Comment as-tu géré la transition entre ton activité salariée et un statut d'auteur ?
J'avais mis un peu d'argent de côté. Et Capucine, ma compagne qui est elle aussi dessinatrice et auteur, travaillait. C'était donc moins casse-gueule que si j'avais fait cette rupture tout seul. J'ai peut-être eu de la chance, mais j'ai réussi à m’en sortir assez vite.

 

Tu as commencé par quoi en bande dessinée ?
Par le Psikopat. C’est Carali qui le premier, m’a ouvert ses colonnes et m’a pris des planches, comme il l'a fait avec plein de gens. J'ai commencé par illustrer des nouvelles d'Olivier Ka, et proposer quelques gags en une planche. Ensuite j’ai un peu participé au magazine Tchô, mais on m’y reprochait de faire trop proche de Fluide Glacial. J’ai envoyé des planches à Thierry Tinlot, rédacteur en chef de Spirou à cette époque. C’est ainsi qu’ont commencé les aventures de Jacques [Jacques, le petit lézard géant, 3 tomes parus chez Dupuis NDLR].

 

Jacques ne s’appelait pas encore comme ça, au début…
Je l’avais appelé Claude Zilla… mais on s’est aperçu que ce nom existait déjà en littérature jeunesse ! On a donc changé de nom en catastrophe. Je ne voulais pas lui donner un nom de mascotte, je voulais qu’il ait un vrai prénom, comme quelqu’un. D’où Jacques. Jacques est un petit lézard à la con, comme on en voit sur les murs quand il fait beau. Au cours d’une expérience nucléaire secrète, prévue pour rester très discrète, Jacques s’est pris une toute petite bombe atomique sur la tronche. Et à la suite d’une mutation, il est devenu un petit peu géant. C’est un peu l’histoire de Godzilla, mais en mini. Du coup, il parle et marche, et pense (un peu). Lui est content, mais il fait peur à tout le monde (sans s’en apercevoir).

 

Et comment es-tu passé chez Fluide Glacial ?
C’est Thierry Tinlot (devenu entre temps rédac-chef de Fluide) qui m’a rappelé. Il m’a demandé si j’avais un truc plus adulte à lui proposer. J’avais justement envie de raconter les aventures d’un gros con super branchouille. Ça a donné Hektor Kannon. Au début, c’est un personnage à qui je voulais faire subir les pires choses… et finalement, il est resté débile, mais sans jamais être méchant. Et je ne suis pas non plus très méchant avec lui. Hektor est juste devenu quelqu’un de complètement irresponsable. Quand il a une idée, elle est forcément bonne, et il y va à fond, sans jamais de demander s’il y aura des conséquences.

 

Ton trait et tes couleurs sont particuliers. Ton « style » est le fruit d’une recherche ?
Pas réellement. Le dessin, c’est un peu comme l’écriture. On peut bien sûr essayer d’imiter l’écriture de quelqu’un, mais chacun de nous possède une écriture « normale », qui lui est propre. Je n’ai pas travaillé mon dessin en termes de recherche graphique. Mais les choses évoluent d’elles-mêmes. Pour élaborer le premier album de Jacques le petit lézard géant, j’ai dû redessiner les deux premières histoires. Je me suis alors rendu compte que la figure de Jacques avait doublé de taille dans l’intervalle. Cela s’explique par le fait que toutes les expressions de Jacques partent de sa bouche.

Je crois aussi que mon souci n’est pas tant le dessin lui-même, que l’envie que les personnages « jouent » bien. Il m’arrive d’ailleurs de changer quelques mots dans une bulle, pour que le texte corresponde mieux à une expression de visage particulière sur un dessin. Mes histoires, je les imagine comme au Muppet show, c'est-à-dire filmées sur une scène, depuis le public. Je ne fais donc pas vraiment de placements caméra originaux. Il m’est arrivé de tenter des plongées ou contreplongées, mais ça apportait plus de confusion à l’histoire que d’intérêt… J’ai donc vite laissé tomber.

 

Tu es amené à te poser plus de questions, quand tu dessines sur scénario, comme pour la série Animal Lecteur, que lorsqu’il s’agit de ton histoire ? Ou l’inverse ?
Non, c’est exactement pareil. Mais en réalité, Sergio Salma et moi avons exactement la même façon de faire du scénario : en les dessinant. Je ne passe jamais par une pure phase de texte, je dessine mes histoires, ça me permet de voir immédiatement si ça marche ou non.

 

Et pour les couleurs ? Ta palette de couleurs est très personnelle…
Là, en revanche, cela résulte effectivement d’une recherche. Je suis incapable de faire des couleurs à la main, et je n’aimais pas du tout le résultat des aplats posés à l’ordinateur, je trouvais que ça arrachait les yeux. J’ai donc longtemps cherché comment faire des couleurs à l’ordinateur, qui soient compatibles avec mes dessins : j’avais l’impression qu’il me fallait des couleurs pas tout à fait nettes, je trouvais que ça correspondrait mieux à mon trait. Finalement, j’ai scanné de vieux papiers, des pages de gardes d’encyclopédies du 19ème siècle un peu marquées par les années, et j’ai fusionné avec des aplats… Le grain, les tâches, les nuances de couleurs, qui viennent perturber l’aplat et le rendre moins électronique,  sont nés de cette façon. Et pour ce qui est de la palette, comme je n’aime pas les couleurs froides, je corrige en décalant la balance des couleurs.

 

La série Jacques étant achevée au troisième tome, qu’est-ce que tu proposes à Spirou, pour la remplacer ?
J’avais fait un mini-récit, Les cavaliers de l’apocadispe, qui raconte les bêtises de trois petits gamins aussi irresponsables qu’Hektor Kannon. Je vais retourner dans cet univers.

L’univers d’Hektor Kannon, les vernissages, la branchitude, le hype… c’est un monde dont tu fais partie ?
J’habite dans le onzième arrondissement de Paris, il y aurait donc matière à observer, mais ce n’est pas mon monde. J’ai très peu de rapport avec des gens branchés, et Hektor Kannon n’est pas un témoignage sociologique. Ce que je cherche, c’est à lui faire faire les choses les plus débiles possibles. Je ne vais jamais aux vernissages, je n’ai pas d’amis bobos... Tout est fantasmé.

 

Combien de temps ça prend, pour faire une histoire d’Hektor Kannon ?
Le plus long, c’est de peaufiner le scénario et les dialogues. La phase de dessin elle-même est assez rapide.

 

Ta troisième série actuelle, Tralaland, fait elle aussi l’objet d’une prépublication dans un magazine jeunesse de Bayard, BDlire. Tu as un attachement particulier à la presse, il te semble plus simple de communiquer avec une rédaction plutôt qu’avec des éditeurs ?
J’aurais sûrement des difficultés à bosser pendant un an sur un même projet, dans un contexte éditorial cadré et précis. Je préfère avoir plus de variété, c’est ce que me permettent les magazines.

 

Quelle est le pitch de Tralaland ?
C’est une série jeunesse qui fonctionne un peu sur le principe d’Alice au pays des merveilles. On y suit un gamin un peu bagarreur, qui vit dans les terrains vagues et joue à la baston avec ses copains, qui se retrouve dans un pays enchanté, où c’est le bonheur à tous les étages, il y a des arcs-en-ciel et tout le monde est content. Mais pour lui, tout cela est très anxiogène, et il cherche à tout prix à rentrer chez lui. Il tombe sur deux personnages : Bob, qui est un savant sans tête, et Bisou le loup, qui est con comme un balai.

 

Tralaland est vraiment l’archétype de la série « tout public », qui peut plaire à tous les âges…
Je ne pourrais pas faire une histoire qui m’ennuie à lire. Donc même si je fais des histoires pour les enfants, il faut d’abord qu’elles me fassent rire moi.

 

Comment distingues-tu une histoire jeunesse (ou tout public) d’une histoire pour les adultes ?
Par les thèmes. Un personnage bourré à la coke, ça ne peut pas faire marrer un enfant de six ans. En même temps, au départ, Jacques n’était pas prévu pour Spirou, c’est une histoire que je destinais à Fluide Glacial. Mais je n’ai rien eu besoin de censurer, à l’exception d’une bulle, où des clochards vociféraient des insultes ahurissantes. Je me suis contenté d’agrandir le texte, pour qu’on ne puisse rien lire de précis… Finalement c’est presque pire ! En tout cas, je ne sais pas comment il faut « cibler » un public. C’est pourquoi mon réflexe est toujours d’écrire les histoires pour moi-même.

 

Quelles sont les circonstances de la naissance de la série Animal Lecteur, scénarisée par Sergio Salma ?
C’était à une réunion chez Spirou, je me suis retrouvé assis à côté de Salma, qui m’a expliqué le concept. Le thème me plaisait, c’est comme ça que nous avons démarré. Sergio dessine ses strips, de façon d’ailleurs assez détaillée. Et du coup, je me contente souvent de réinterpréter une scène, avec mon propre dessin. Il m’arrive souvent de m’inspirer de ses dessins pour imaginer les visages des personnages. Le résultat, c’est que c’est un peu comme si on avait vu la même personne, que chacun dessinait à sa façon.

 

Capucine et toi avez fait parti de la toute première vague d'auteurs de BD sur le web, les précurseurs des BDblogs…
Ca s’est fait par hasard. A l’époque où Mélaka avait commence son blog, pour pouvoir y faire des commentaires, il fallait soi-même ouvrir un blog. On s’est donc retrouvés avec un blog, sans trop savoir quoi en faire. Et comme nous avions un espace à disposition, c’était dommage de ne pas en profiter. En même temps que ça ne correspondait pas à un besoin, car nous avions déjà un site, turbolapin. Où, d’ailleurs, nous avons fini par rapatrier le blog.

 

Vous mélangez vos dessins ?
Capucine :
On a fait ça pour la première fois aux 24 heures de la BD. Libon et moi nous sommes inscrits sous une identité commune, en tant que « Dominique Boostopoulet ». Notre histoire a été reprise dans le collectif Boule de neige, [paru chez Delcourt, coll. Shampooing NDLR]. Libon crayonnait, moi j’encrais, et il terminait le travail en salissant un peu mon encrage avec des ombres.

Libon : Tout cela fonctionnait assez bien, c’est pourquoi nous avons eu envie de continuer. Ce qui a donné Sophia, une libre improvisation démarrée en 2007, qui fera prochainement l’objet d’un recueil chez Shampooing.

 

Sophia, en quelques mots ?

Libon : Un jour Capucine a débarqué avec Barbarella [de JC Forrest, NDLR] sous le bras. Elle m’a demandé : « Tu pourrais m’écrire une histoire comme celle-là ? ». « Bah oui », j’ai répondu. « Mais il faudrait qu’il n’y ait que des filles, parce que je n’aime pas dessiner les garçons ». Finalement, nous faisons le scénario à deux. Je crayonne. Capucine encre. Le livre reprend un peu le format des pulps, des romans de gare. Ca se passe à Paris en 1870.

Capucine : Sophia, c’est un mélange entre Angélique, marquise des Anges et Barbarella. L’héroïne est une sorte de beauté fatale qui doit sauver Paris. C’est drôle, mais présenté sous une forme de récit d’aventure. C’est totalement absurde, avec une absence dramatique et pitoyable de documentation, qui tranche avec la quantité des rebondissements. Nous allons terminer l’histoire en juin, et ça devrait sortir en librairie en septembre 2010.

 

Propos recueillis par Olivier Thierry et Jérôme Briot