Texte initialement publié sur un forum BDGest :

 

Je vais vous surprendre, je ne crois pas (ou plutôt, j'ai cessé de croire) qu'il soit nécessaire d'être militant au profit de la bande dessinée. Et je doute que celle-ci souffre encore d’un manque de reconnaissance. Mépris ou condescendance, ces phénomènes qui ont traumatisé toute une génération d’auteurs (et dans une moindre part, d'amateurs), ne sont plus. La bande dessinée est aujourd'hui un art parfaitement reconnu, disons-le carrément, un art officiel : elle est utilisée par l'Education Nationale. Un musée lui est consacré. Elle est exposée jusqu’au Louvre. Collectionneurs et marchands d’art s’y intéressent, et chaque nouvelle vente aux enchères semble l’occasion d’un nouveau record dans la valorisation des originaux. 

Je ne crois pas non plus que la BD souffre d'une de médiatisation déficiente. Certes, les magazines souffrent, peinent à trouver un public, mais la crise qui frappe les journaux spécialisés n'est en rien spécifique à la BD, elle concerne l’ensemble de la presse écrite. En matière de bande dessinée, la bonne santé des sites spécialisés, l'apparition de magazines gratuits financés par la publicité, les diffuseurs, les libraires ou les éditeurs eux-mêmes, attestent d’un intérêt persistant pour cette forme d’expression. Et du reste, la BD et le discours sur la BD ne cessent de conquérir des colonnes, y compris dans les « grands médias », comme vous les appelez. Le fait que Le Monde Diplomatique relaie Du9.org le prouve assez bien. Il n’y a plus guère que la télévision qui rechigne encore à parler de bande dessinée… comme elle rechigne à parler de littérature non dessinée, de théâtre ou de jeu vidéo. Mais il faut dire que la TV est peu encline à donner de l’audience(littéralement) à tout ce qui pourrait orienter ses adeptes vers d’autres chemins.

Si la BD n’obtient pas plus d’espace… c’est peut-être que le public n’est pas nécessairement en demande d’un discours sur la bande dessinée plus fourni. En tant que bédéphile, nous pouvons le regretter… ou non : être bédéphile n’implique pas qu’on s’intéresse à la théorie de la bande dessinée ou à l’étude de sa pratique. 

Ce domaine particulier qu’on peut qualifier de « critique savante », cette critique qui prend le temps et la place d'analyser finement une œuvre à la lumière d'autres domaines culturels ou des sciences humaines, ne compte en définitive que très peu d’adeptes, il faut bien le constater. L'univers ne s’est pas arrêté avec Les cahiers de la bande dessinée époque Groensteen. D’autres publications méritoires ont pris le relais. Les plus récentes s’appellent Critix, Bananas, Bang !, 9e Art, Comix Club, L’Eprouvette ou Jade. Aussi captivants qu’on puisse trouver ces titres, ils ne passionnent qu’un lectorat restreint, une population tellement confidentielle, que lesdites revues finissent toutes par raccrocher le tablier, tant elles finissent par douter de son existence. 

Ne leur jetons pas la pierre, le manque d'attention use invariablement les équipes et les rédacteurs : travailler bénévolement, puisque la critique savante ne semble pas pouvoir mieux offrir, soit. Mais travailler bénévolement et pour personne, à quoi bon ? 

Ces derniers jours, j’ai eu la tristesse d’apprendre que la magnifique revue 9e Art s’arrêtait, du moins sous sa forme papier. Je me souviens d'avoir été estomaqué l'an dernier, en apprenant (dans le dernier numéro du «Collectionneur de Bandes dessinées », qui s’arrêtait…) que 9e Art se vendait à moins de mille exemplaires. Non moins grande a été ma stupéfaction, en lisant dans Comix Club n°11 (qui vient de sortir la semaine dernière, et dont ce sera le dernier tour de piste) que le tirage de chaque numéro était de 600 exemplaires (seulement !) et que Groinge peinait à rentrer dans ses frais, ne parvenant à en vendre que 200 à 400 !

Donc, voilà. Vous pouvez dire ce que vous voulez du manque de militantisme de ces membres de l’ACBD qui font partie d’une « grande rédaction », ou du manque regrettable de critiques savantes sur la bande dessinée… Mais de l'autre côté de la balance, il faut aussi poser que tout le monde s'en branle. Regardons la réalité en face : ou bien le nombre de personnes intéressées par une critique savante de la bande dessinée est extrêmement limité, ou bien ce sont des gros radins, des salauds de pauvres, que sais-je ? Et seule une poignée de zygotos est capable de mettre la main au portefeuille pour s'intéresser aux quelques revues d’étude et les financer.

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Il va sans dire que je m’autorise ces lignes désabusées, précisément parce que je fais partie, moi, des zygotos susnommés qui achetaient 9e Art et L'Eprouvette (sans mérite pour ce dernier titre, qui est si peu cher par rapport à son contenu, qu'on peut remercier son éditeur pour subventionner notre lecture), qui comptaient parmi les abonnés du CBD et de Comix Club. La disparition de ce dernier titre, dont j’appréciais particulièrement la ligne éditoriale depuis son lancement en 2004, me fait un gros pincement au cœur. 

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Néanmoins, je ne doute pas que d'autres reprendront le flambeau, et se piqueront, comme la tradition le veut, d'un éditorial sémillant pour justifier de la création de leur revue, partant du « constat de l'absence ou plutôt de l'extrême discrétion d'une véritable critique de la bande dessinée ». Les gars, vous pouvez m'envoyer directement un formulaire d'abonnement, je suis la cible, et comme on n'est pas nombreux, ne perdez pas de temps à me chercher.