Dans quelle bande dessinée aurez-vous l’occasion de croiser Tintin, Clark Kent, King Kong, les révoltés du Bounty et Valérian ? Mais dans Raoul Fulgurex, bien sûr !

 

Raoul FulgurexRaoul Fulgurex est contrôleur d’intrigues de troisième échelon pour une série B. Son boulot consiste à vérifier que tout se déroule selon le script prévu et que les personnages des univers de fiction ne se lancent pas dans une improvisation fâcheuse. Et tant pis si Wang-Ho le sanguinaire se sent l’âme d’un poète : ce n’est pas dans le script ! La mort de la pulpeuse Balmine Fuso, perle des caraïbes, en revanche, est écrite, décidée par un rond-de-cuir du cinquième bureau. Pris d’une étrange impulsion, Fulgurex commet l’irréparable : il intervient dans la série et sauve la malheureuse.  Ce qui lui vaut un inoubliable baiser, mais aussi une affectation disciplinaire dans la brigade de fiction. Puisqu’il aime tant intervenir dans les séries, Fulgurex devra désormais éviter que le personnage principal d’une série très populaire ne soit victime d’un attentat. Le héros en question est un preux reporter à houppette, accompagné d’un fox-terrier, en pleine enquête sur un trafic international de drogue dissimulée dans des boites de crabe… Ça vous rappelle quelque chose ? C’est exprès.

 

Que nul n’entre ici s’il n’est tintinophile

Les expressions « Karaboudjan », « caisse de sardines », « sale chink » et « fils du dragon » ne vous évoquent rien ? Aïe ! Ne pas avoir lu Tintin n’empêche certes pas de lire Raoul Fulgurex, mais ce serait passer à côté de tout ce qui fait le sel de la saga, tant les références à l’œuvre d’Hergé y sont nombreuses et savoureuses. Le Tintin qu’on croise ici est moins angélique que l’original et nettement plus porté sur les plaisirs de l’existence. Du moins, il le serait s’il n’avait pas tout le temps des contrôleurs d’intrigues à ses basques, pour l’empêcher de donner libre cours à ses bas instincts. Le scénario nécessitant, par effet de contraste, de représenter Tintin dans un style réaliste le plus éloigné possible de la ligne claire, Tronchet, conscient de ses limites techniques, confie le dessin à Dominique Gelli. Secondé par la coloriste Marie Roubenne, ce dernier adopte un trait mêlant des décors réalistes et des personnages semi-caricaturaux, avec une profusion de détails comiques en arrière-plan.

La série est créée en 1989 dans le numéro 129 de Circus, magazine des éditions Glénat qui vivait ses dernières heures. Tronchet est à cette époque en pleine explosion créative. Son personnage Raymond Calbuth est déjà bien installé, avec trois tomes parus. Le premier volume des Les damnés de la Terre associés, prépublié dans Fluide Glacial et édité aux éditions Delcourt, a été récompensé par le Prix de la Critique, et Jean-Claude Tergal vient d’être créé (1), toujours dans Fluide Glacial.

 

Tronchet, artiste polymorphe

Par la suite viendront les années de diversification artistique. Tronchet écrit, en plus des bandes dessinées, des romans, un spectacle de one-man-show (qu’il interprète lui-même), et même un film, Le Nouveau Jean-Claude. Il multiplie les collaborations et passe du seul humour à un registre plus ouvert. Journaliste de formation, il s’autorise également un retour à son premier métier, en devenant le rédacteur en chef de l’Echo des Savanes, le temps d’en lancer une nouvelle formule. Avec un tel parcours, Tronchet fait figure de candidat idéal pour le Grand Prix d’Angoulême !

Après Raoul Fulgurex, distingué par un Alph’Art catégorie humour, Tronchet et Gelli poursuivent leur collaboration avec Patacrèpe et Couillalère, série animalière de gags en une planche. Curieusement, Gelli abandonne le style semi-caricatural dans lequel il excellait, pour un dessin « jeté » finalement moins personnel. Preuve en est que Tronchet reprendra cette série seul, en réhumanisant les personnages, sous le titre Deux cons.

 

  

(1)   Toutes ces séries se situent à Ronchin, ville du Nord-Pas-de-Calais. Tergal est même un voisin direct du couple Calbuth. L’action de Raoul Fulgurex, moins focalisée géographiquement, permet néanmoins des passerelles et clins d’œil. Les Calbuth, Tergal et l’épicier Grobert apparaissent dans la trilogie Fulgurex. De façon plus surprenante, on trouve dans le tome 4 des Damnés de la Terre associés, la preuve que Ténébrax (le chef de Raoul) a réalisé son rêve : quitter la brigade de fiction pour ouvrir une pizzeria avec sa comparse Francine…