Il est né le premier avril 1965, mais ce n’est pas un poisson. Ni un oiseau. Ni Superman. C’est le légume anthropomorphe le plus célèbre de toute la bande dessinée : le Concombre masqué, ou le portrait en cucurbitacée de Nikita Mandryka.

 

 

Le Concombre masqué et son ami Chourave habitent un cactus-blockhaus (1), « à l’endroit où ailleurs signifie ici », au bout du monde, dans le désert de la Folie douce. C’est un univers absurde et délirant, où il ne fait pas bon s’exprimer par métaphores, car elles ont tendance à devenir littérales. On peut, par exemple, assister à un coucher de soleil : l’astre solaire a une hygiène irréprochable, il ne manque jamais de se brosser les dents avant d’aller ronfler. On peut aussi y planter des œufs durs pour faire pousser des poulets rôtis, ou semer des cailloux dans un jardin zen pour les regarder pousser. Et surtout, on peut y consulter le livre du Grand-Tout (du moine fou Barbapoux), qui contient cette vérité essentielle : « Dans un univers de cyclistes, seuls les sophistes se graissent la patte et les schyzo freinent ».

Aventures nonsensiques, situations absurdes et vocabulaire fantaisiste sont les ingrédients de cette œuvre, où l’auteur développe un discours tour à tour surréaliste, délirant ou psychanalytique (2). Comme Flaubert commentant Madame Bovary, Mandryka a déclaré « Le Concombre masqué, c’est moi ! ». Et d’expliquer : « Pour écrire, il suffit que je me demande ce que le Concombre masqué aurait à dire d’un sujet ou l’autre et ça démarre tout seul. Si j’endosse mon identité de Nikita Mandryka… tout se bloque. Donc, le Concombre, c’est moi. Le moi social que j’ai dans la vie est un moi surajouté.  ». La preuve est donc faite que ce n’est pas Mandryka qui se cache sous le Concombre, mais l’inverse.

 

Créé dans Vaillant (le journal de Pif), le personnage rejoint Pilote en 1969. Trois ans plus tard, suite au refus de Goscinny de publier son Histoire sans titre (le fameux jardin zen évoqué plus haut), Mandryka claque la porte. Il fonde son propre journal, L’Echo des Savanes, et publie Bretécher et Gotlib. Il sera rappelé dans Pilote quelques années plus tard par Guy Vidal (successeur de Goscinny à la rédaction en chef) et racontera sa propre expérience à la tête d’un magazine, de façon transposée : c’est l’album « Comment devenir maître du monde ? », où le Concombre n’est plus masqué mais enturbanné (car il a un peu chopé le melon, un proche cousin végétal). Le magazine Spirou tente de relancer le personnage dans les années 1990. Deux albums sont publiés, mais la jeune génération ne suit pas, et l’ancienne ne sait pas. Faute de succès, Mandryka met la série en sommeil. Le Grand Prix d’Angoulême, qu’il reçoit en 1994 pour l’ensemble de son œuvre, n’y change rien.

 

C’est une exposition rétrospective organisée en 2003 à Genève, qui lui rendra la schniaque. Le Concombre réapparaît alors sous forme d’un site web, www.leconcombre.com, où l’auteur prépublie les planches d’un nouvel album, qui sort en 2006 : Le Bain de minuit du Concombre masqué. Entretemps, Dargaud a la légumineuse idée de sortir une « intégrale des années Pilote », qui obtient le Prix du Patrimoine à Angoulême en 2005 et dont le premier tirage s’écoule en à peine deux mois.

 

Dans le nouvel album paru fin septembre, le justicier « 100% végétal, donc 100% sain » s’attaque au Monde fascinant des problèmes. Entre autres choses, on y découvrira comment défendre les droits des rivets et revenir de tout en prenant la tangente. Mais attention, ne l’appelez plus Concombre, il ne répond plus qu’au nom de Lovelace Cucurbite. Et, bonne nouvelle, Mandryka a déjà commencé un nouvel opus, au titre prometteur : La Vérité Ultime. Puissent ses bretzels toujours rester liquides.

 

 

 

(1)   En réalité, Chourave squatte le cactus-blockhaus, mais il a ses propres appartements dans un tonneau. Ce qui lui fait un point commun avec Diogène.

 

(2)   La véritable passion de Mandryka est moins la bande dessinée que la psychologie. « Le Concombre est une façon de continuer mon analyse. Je travaille sur les mots et les métaphores en essayant de laisser la porte ouverte à l'inconscient qui s'y révèle, comme on fait des associations d'idées sur le divan, et je les mets en images, comme ce qui se passe dans un rêve. J'essaie parfois de déchiffrer ce que ça veut dire pour en continuer le déroulement. Et parfois non. Tout en essayant d'en faire une histoire qui soit drôle »