Fluide Glacial et toutes ces sortes de choses
Par brio le mardi 1 septembre 2009, 20:09 - focus - Lien permanent
C’est à la mi-septembre que paraîtra le numéro 400 de Fluide Glacial. Pour marquer l’événement, le mensuel d’Umour et Bandessinées se dote de mensurations d’exception : 84 pages en 54 x 36 cm, un record. Mais au fait, quelle est la genèse du magazine d’Umour et Bandessinées ?
Tout commence en 1972, quand Nikita Mandryka invite Claire Bretécher et Marcel Gotlib (tous trois participent alors à Pilote, dirigé par René Goscinny) à créer avec lui un nouveau trimestriel de bande dessinée : L’Echo des Savanes. Gotlib profite de l’occasion pour se lancer dans une forme d’humour résolument adulte, et compose des planches impubliables dans Pilote. Sexualité, religion, relecture psychologique d’œuvres littéraires(1)… tout est prétexte pour briser les tabous, nombreux à cette époque. Mais la gestion du magazine manque de rigueur, L’Echo des Savanes tourne au calvaire financier. Gotlib interrompt sa collaboration au numéro 10, en décembre 1974.
À divers points de vue, l’expérience a néanmoins été positive. Gotlib consulte son ami d’enfance Jacques Diament, qui a un profil plus gestionnaire plus qu’artistique, et ensemble, en avril 1975, ils fondent Fluide Glacial et des éditions AUDIE(2). Diament en sera le rédacteur en chef, Gotlib le directeur de publication. Jean-Claude Forest, Alexis, Hugot, Francis Masse et Jean Solé partagent le sommaire aux côtés de Gotlib. Ils sont bientôt rejoints par Yves Frémion et Bruno Léandri pour le rédactionnel et par une galaxie de dessinateurs : Franquin apporte ses Idées noires, Goossens son humour sophistiqué et inclassable, Binet un regard satirique avec Kador puis Les Bidochon. Coucho, dans le sillage de Gotlib, anime les antihéros les plus improbables (Poumo-Thorax, le Banni), Lelong dissèque la France profonde et le quatrième âge dans Carmen Cru, alors que Dupuy et Berberian dépeignent la préadolescence dans Le journal d’Henriette. Edika manie l’humour délirant et survolté autour de Clark Gaybeul et Tronchet explore la détresse sentimentale avec Jean-Claude Tergal. Le magazine s’autorise parfois des publications à l’humour plus lacrymal, comme Paracuellos de Carlos Gimenez, où l’auteur évoque son enfance dans un foyer de l’assistance publique en plein régime franquiste (cf. Zoo#18).
Le logo définitif apparaît au numéro 15, et le slogan « Umour et Bandessinées » au 18. La formule trouve bientôt son équilibre : 68 pages chaque mois, un humour libertaire et apolitique plus adepte d’absurde que de provocation, des récits courts ou à suivre, et des rubriques qui donnent au journal son esprit : la « gazette », un pataquès de brèves enrichies de marges illustrées par l’équipe, pendant un repas mensuel dit « de bouclage » réputé bien arrosé, T’ar ta lacrèm’, où Frémion établit la biographie d’un humoriste chaque mois ; Photo-BD et Encyclopédie du dérisoire par Bruno Léandri, qui écrit également des nouvelles courtes mais bonnes, cultivant le fantastique et le contrepied final à la manière de Dino Buzzati. Jusqu’au début des années 2000, l’équipe du magazine reste très stable. Pour caricaturer, un nouveau dessinateur n’intègre la rédaction que si un autre en sort ! En 1989, Fluide Glacial organise un appel à candidatures sous la forme d’un concours : c’est Blutch (Grand Prix d’Angoulême 2009) qui en est le lauréat. Il vient combler le manque créé par le départ de Dupuy & Berberian. Larcenet arrive peu ou prou quand Blutch part, etc. L’arrivée de Thierry Tinlot à la rédaction en chef a modifié cela. Autour du magazine gravitent désormais plus d’auteurs qu’il n’en faut pour remplir le sommaire, et toute une nouvelle génération de dessinateurs a été accueillie. Citons en particulier Riad Sattouf, dont le personnage Pascal Brutal (3 tomes parus) est déjà un classique ; Cyril Pedrosa et son Auto-bio ou encore Libon qui avec son très hype Hector Kanon, ne demandent qu’à le devenir. Le journal est toujours sans publicité, il est passé en couleurs depuis 2003, et de nos jours, la rédaction compte même un certain nombre de dessinatrices. Avec le réchauffement climatique qui nous guette, qui pourra se passer de Fluide Glacial ?
Jérôme Briot
(1) À retrouver dans Rhââââ Lovely et Gnagna, édition intégrale, chez Fluide Glacial. Indispensable.
(2) AUDIE signifie littéralement : « Amusement Umour Dérision Ilarité Et toutes ces sortes de choses ». Le greffier a, parait-il, enregistré ce nom de société à contrecœur et avec force protestations… Ah oui, c’était avant les SMS.
