Taniguchi en apprenti mangaka
Par Jérôme Briot le dimanche 5 juillet 2009, 20:09 - critique - Lien permanent
Un Zoo en hiver, de Jirô Taniguchi (Casterman)
Si vous en êtes encore à vous demander pourquoi la bande dessinée japonaise connaît un tel succès, si vous n’êtes pas du genre à échanger un baril de franco-belge contre deux barils de manga, lisez Jirô Taniguchi ! Vous ne serez plus jamais le même lecteur.
Kyoto, décembre 1966. Occupé à crobarder sur le vif les pensionnaires à plume ou à fourrure d'un zoo enneigé, le jeune Hamaguchi ronge son frein en attendant des jours meilleurs. Ce passionné de dessin, qui espérait participer au design des tissus dans l’atelier textile qui l’emploie, est pour l'heure affecté aux livraisons. Bientôt, une toute autre mission lui est confiée. Il va servir de chaperon à la fille du patron, désavouée pour avoir provoqué l’échec son mariage (arrangé, il faut dire) en prenant un amant parmi lesemployés de son père. Hamaguchi va recevoir une leçon : la liberté n'est pas un dû, c’est une chose à conquérir, et peu importent les efforts qu’il faut consacrer à cette quête. Marqué par cette expérience, il va savoir saisir sa chance, quand un de ses copains l’emmène rencontrer un mangaka professionnel.
Récit initiatique, sur les plans artistique et sentimental, Un zoo en hiver permet à Taniguchi de raconter l’ambiance des studios de mangas, dans le Tokyo des années 1960. Le fait que le personnage porte un nom qui sonne un peu comme le sien n’est certainement dû au hasard : à l’évidence Taniguchi exploite ici des éléments de sa propre expérience. Ce n’est toutefois pas une autobiographie, la trame est romancée, juste ce qu’il faut pour élargir le propos, maintenir l’intérêt du lecteur et réaliser le portrait d’une époque et surtout d’un milieu. Ce témoignage est précieux, car peu d’œuvres permettent d’appréhender, de l’intérieur, le quotidien dans un studio.
Le manga répond à des contraintes industrielles qui n’ont rien à voir avec celles de la BD européenne. Pour être capable de livrer les dizaines de planches hebdomadaires que réclament les épais magazines spécialisés, les auteurs sont obligés de s’entourer de toute une équipe de petites mains, chargée de réaliser les décors, les encrages, les finitions, ou encore de poser les fameuses trames sur les planches crayonnées par le "maître". Cela, dans une effervescence rythmée par la succession des bouclages. Pour veiller à faire respecter les délais, il n'est pas rare qu'un représentant du magazine s'établisse au studio. Parmi les assistants, beaucoup rêvent de voir leurs travaux personnels publiés un jour. Cela exige de l’opiniâtreté, car l’assistant qui aspire à devenir auteur, ne peut travailler sur ses propres oeuvres, que pendant ses rares temps de repos… Oui, mais voilà, comme le répète le frère d'Hamaguchi en visite au studio, avec une pointe d'envie, « faire ce qu'on aime... ce doit être merveilleux ».
À lire également, du même auteur : Quartier lointain, Le Journal de mon père (chez Casterman Ecritures) et Le sommet des Dieux (éditions Kana). Dans une fibre plus poétique, Le Gourmet solitaire est également un incontournable.
Pour en savoir plus sur l’univers des créateurs de mangas, et la vie des studios, on se reportera à la très hagiographique mais passionnante biographie d’Osamu Tezuka, racontée post-mortem par son propre studio : Osamu Tezuka (4 tomes parus chez Casterman, collection Ecritures).

Commentaires
Mon cher Jérôme
Je suis bien d'accord avec toi, lire Taniguchi change le rapport aux mangas.
Juste cette remarque : tu suggères de lire également trois autres titres, je t'en ajoute un : la Montagne magique (chez Casterman). J'avais craqué !! Et, à la fin de l'album, un entretien bien intéressant.
Amitiés bédéphiliques,
Michel