José Roosevelt, du surréaliste au conteur
Par brio le mardi 2 septembre 2008, 20:08 - focus - Lien permanent
Peindre et dépeindre : ces deux verbes ne sont ni contraires, ni incompatibles, comme le prouve l’œuvre de José Roosevelt, surréaliste brésilien installé en terre helvète. A la fois artiste et critique d’art, théoricien et praticien, ses histoires tissent des liens inédits entre peinture, littérature et bande dessinée.
Né au Brésil en 1958, José Roosevelt a appris à lire en lisant des comics books, en particulier ceux de Carl Barks (fameux dessinateur de Donald et inventeur de personnages comme Picsou ou les Rapetou). Dessinateur né, il se lance dans la production de bandes dessinées de son cru dès qu’il est en âge de tenir des crayons, mais à quinze ans, c’est vers la peinture qu’il se tourne. Témoignages d’un imaginaire débridé, ses tableaux (plus de 500 à ce jour) se rattachent au courant surréaliste. En digne héritier de Salvador Dalí, Roosevelt produit des images étonnantes où l’humour n’est jamais absent, y compris dans leur grandiloquence et leur symbolisme exubérant.
Les surréalistes ne se soucient généralement pas d’offrir une explication ou une interprétation des œuvres qu’ils conçoivent. Roosevelt aurait tout à fait pu se contenter d’aligner les tableaux et de multiplier les expositions au Brésil et en Suisse, où il s’est établi depuis 1990. Mais il y a chez cet autodidacte plus que l’envie de peindre : celle de raconter et de philosopher. Après un premier récit, La Ville, inspiré par la pièce L’Etat de Siège d’Albert Camus, c’est avec L’Horloge, publié aux éditions Paquet en 2000 et 2001, que Roosevelt confirme son entrée dans le 9e art... tout en établissant des passerelles avec la peinture et la littérature. Cette histoire en trois tomes et douze chapitres, comporte la reproduction de douze tableaux qui participent à l’intrigue et sont abondamment commentés par les personnages. «L’interprétation constitue un terrain vaste, explique Roosevelt. Nous pouvons interpréter un tableau dans le but d’essayer de rendre compréhensible son côté irrationnel, en donnant une explication rationnelle à chaque élément symbolique. Mais il est également possible de donner une interprétation tout aussi irrationnelle, voire délirante, de ce même tableau : chacun de ses éléments s’enrichit alors d’une signification éminemment personnelle. Le fait d’être créateur, artiste, ne m’empêche pas d’être un spectateur. Au contraire, avant d’être créateur, je dois être spectateur. On ne devient pas peintre parce qu’on a été touché par la beauté d’un coucher de soleil ou d’un corps de femme, mais parce qu’on a été touché par la beauté d’un tableau. En formulant des interprétations de mes propres œuvres, je deviens leur spectateur, et en tant que spectateur, je prépare mon champ de création. Cela se fait continuellement et de manière simultanée, il n’y a pas vraiment un passage d’un terrain sur un autre, on peut même dire que ces terrains s’interpénètrent et que ma propre réflexion ou interprétation devient partie intégrante de mon œuvre.»
Dans L’Horloge, Roosevelt invente son personnage fétiche : le sage Juanalberto, doté d’une tête de canard en hommage à Barks, mais d’un regard d’humain qui l’éloigne totalement des productions Disney. Sont également de l’aventure la belle et indépendante Vi, son amant Ian à tête de faune et un Peintre. Particularité des univers de Roosevelt, ces mêmes personnages reviennent sous les mêmes traits, mais pas forcément avec le même caractère, vivre des existences parallèles dans d’autres livres : Derfal le magnifique, La Table de Vénus ou À l’ombre des coquillages (tous trois parus aux éditions La boite à bulles). Servis par un trait qui a quelque chose de Moebius ou de Caza, ces différents récits se situent, non pas dans des civilisations post-nucléaires, mais sur des mondes post-littéraires, où la plupart des humains ont perdu la faculté de lire, souvent suite à la répression anti-intellectuelle organisée par une quelconque dictature.
C’est ce mélange de virtuosité graphique, d’originalité dans l’imaginaire, de poésie surréaliste et de métaphysique éclairée, qui fait de Roosevelt un auteur majeur, au talent délicat mais trop peu reconnu. Ces temps-ci, Roosevelt se consacre entièrement à la bande dessinée. Il a notamment fondé une structure d’auto-publication, Les éditions du canard, et un collectif fanzine trimestriel, Halbran. Un auteur à découvrir absolument, par ses livres, sur les festivals ou sur http://www.juanalberto.ch !
