Génie des alpages : Le comique troupeau
Par Jérôme Briot le lundi 1 septembre 2008, 20:08 - focus - Lien permanent
Prenez un ovin. Ajoutez un zeste de décalage. Vous obtenez un ovni. L’animal mérite donc qu’on s’en méfie. Notre rubrique zoologique ne saurait par conséquent attendre plus longtemps avant de saluer l’impeccable travail de F’Murrr, qui depuis 35 ans étudie le comportement d’une population ovine en altitude.
Présenté à René Goscinny par Mandryka, F’murrr entre au magazine Pilote en 1971, où il publie ses Contes à rebours, repris en albums sous le titre Au loup ! Deux ans plus tard, Goscinny le pousse à trouver autre chose. Ce sera la naissance d’une nouvelle série, Le génie des alpages, dont on recense aujourd’hui quatorze albums, plus un volumineux Bêêêêstes of (ou comment faire entrer l’alpage dans le pavé plutôt que dessous). Pour simplifier, il s’agit des aventures d’un troupeau de moutons, ou plutôt d’un collectif de brebis, tour à tour grégaires ou individualistes, dans tous les cas grandes gueules. Les accessoires : bergers, chiens de berger, bélier dominant – du moins c’est ce qu’il croit ; sont fournis avec. Et même un peu plus, les alpages en question formant un écosystème fluctuant, avec une faune particulièrement diversifiée où des dinosaures peuvent réapparaître, le temps d’une partie de rugby. On y voit passer les anges (ils apportent le courrier), et un bus qui avait raté un virage est depuis resté suspendu dans les airs, au-dessus d’un précipice. Les touristes abondent dans ces montagnes, mais, derniers maillons de la chaine de prédation, ils sont pourchassés par tous les autochtones, quand ils ne sont pas simplement victimes du téléphérique fou. Quant aux montagnes, il leur arrive de n’être que de simples décors de théâtre en carton-pâte. Pire, on a vu un plissement alpin du tertiaire manipulé par une sorte de divinité, comme s’il s’agissait d’un vulgaire accordéon. On l’aura compris, ces alpages ont quelque chose de psychédélique.
Mais revenons à nos brebis. Contrairement au chien qui les garde (encore que cette affirmation soit discutable) et qui malgré une forte personnalité reste anonyme dans la série, chacune d’elles porte un nom, souvent loufoque mais lié à son caractère (Gamelle, par exemple, ne cesse de tomber), à ses capacités (Rossignolette, Crochette et Pincette savent forcer les portails récalcitrants…) ou à une autre caractéristique : Bernadette a des hallucinations mystiques, Goudronette fume trop, Blériotte veut devenir aviatrice… Et puis il y a quelques stars, comme Einstein, le savant de référence, Tombed-Kamionnette, brebis Suffolk (à tête noire, donc) dotée d’un éternel accent anglais, égarée de son troupeau par accident et toujours encline à s’émerveiller de tout, sans oublier Romuald, chef putatif du troupeau. En tout, plus de deux cent vingt noms de brebis ont été recensés par les F’Murrrologues à ce jour. L’auteur lui-même joue parfois à ce petit jeu : «C’est idiot, ça ne sert absolument à rien ; on établit des listes, juste pour se rassurer…»
L’auteur assure que dans sa démarche créatrice, la forme précède le propos. Ce goût du comique formel est palpable dans de nombreuses planches. Citons notamment un gag récent intitulé «naissance de la danse», où une brebis patine de façon un peu ridicule en essayant de traverser un lac gelé. Au même moment, un violoniste joue un air avec passion. Il n’y a pas de causalité entre ces deux événements, c’est leur simultanéité qui est irrésistible. Le comique chez F’murrr est ainsi composé, d’éléments indicibles qui tiennent à son expression graphique, de non-sens qui lorgne du côté des Monty Python ou des Marx Brothers, et d’un subtil talent de dialoguiste. Les répliques truculentes sont innombrables. Un exemple au hasard ? Pastichant Mallarmé, Romuald déclare «En vous sacrifiant par le feu, j’exorcise mes problèmes. C’est une vieille recette et j’ai beaucoup lu.» Ou le berger à son chien : «Inutile de faire des phrases. Ça ne m’impressionne pas.»
Aux côtés du Krazy Kat de George Herriman ou du Concombre masqué de Nikita Mandryka, le Génie des alpages est une de ces rares séries à cultiver l’humour absurde, dans un univers pourtant cohérent. Certains auteurs prennent de la hauteur. F’murrr, lui, prend de l’altitude. Sa série est mieux que grande. Elle est haute !
