Après la nuit, le western crépusculaire de l'aube !
Par Jérôme Briot le mardi 1 juillet 2008, 20:08 - interview - Lien permanent
Après la nuit, par Richard Guérineau et Henri Meunier (Delcourt)
Bartlesville, Oklahoma, est une bourgade paisible, protégée par son shérif Jude Stanton, devenu légende vivante depuis qu'il a débarrassé la ville d'un hors-la-loi sanguinaire, Jedediah Cooper. Mais voilà qu'un étranger arrive en ville, ramenant la dépouille de deux criminels recherchés. Sans même prendre la peine de réclamer la prime, il file vers l'hôtel, réserve une chambre pour la nuit, inscrit son nom sur le registre : Jedediah Cooper... Ambiance ! Delcourt mise très fort sur ce western aigu et noir, première collaboration de Richard Guérineau et Henri Meunier, en publiant simultanément une version colorisée par Raphaël Hédon, et une version "luxe" en noir et blanc.
La série Le chant des Stryges, que vous dessinezdepuis 1997 au rythme d’un album par an, vous laisse le temps de réaliser d’autres projets ?
Richard Guérineau : Quand j’ai commencé la série, le rythme de parution correspondait à peu près à mon rythme de travail. Avec le temps, je suis devenu plus rapide. A présent je dessine un Stryges en six mois, ce qui me permet de faire d’autres choses. Un album comme Après la nuit a été réalisé en deux fois, entre deux albums des Stryges. J’ai fait cinq premières planches, pour présenter le projet. Ensuite je suis allé jusqu’à 26 pages. Puis j’ai fait le Stryges suivant, et après j’ai achevé le western.
Malgré vos années d’expérience, vous devez constituer un dossier pour chaque nouveau projet, comme les auteurs qui débutent ?
RG : Je ne sais pas si un dossier est indispensable. Mais je trouve ça bien, de montrer qu’on avait bien bossé sur ce projet, qu’il était bien construit, bien entamé. L’intégralité des dialogues du western étaient écrits, j’avais réalisé cinq planches… Ça met l’éditeur en confiance, de voir qu’on a déjà du matos.
Henri Meunier : Et pour ma part, c’est mon premier album de bande dessinée !
Comme scénariste, oui… mais vous étiez crédité comme coloriste de Pourquoi j’ai tué Pierre, d’Olivier Ka et Alfred. Quel est votre parcours ?
HM : Je suis auteur-illustrateur jeunesse. Mon premier livre a été publié en 2001. Depuis, j’ai dû produire environ 25 livres, pour différents éditeurs. Je partage un atelier avec, entre autres, Alfred et Richard Guérineau. Pour son album, Alfred ne voulait pas une mise en couleur réaliste, mais des couleurs expressionnistes. Ca m’est arrivé dans plusieurs de mes livres d’être dans une couleur qui a une vraie fonction narrative. Alfred m’a demandé d’utiliser des couleurs pour exprimer mes émotions face à l’histoire qu’il racontait avec Olivier Ka.
RG : Travailler dans le même atelier nous amène à beaucoup discuter, et à déjeuner ensemble le midi. Au cours d’un repas, nous avons évoqué le souvenir des westerns du mardi soir, quand on était gamins. Henri avait une idée de western qui lui trottait dans la tête depuis un moment. Il m’a raconté le pitch et l’idée a fait son chemin.
Qu’est-ce qui rend le western attirant pour des auteurs de bande dessinée, alors qu’Hollywood semble s’être lassé de ce genre, après l’avoir joué sur tous les tons, jusqu’à la démythification ?
RG : Hollywood a laissé tomber les westerns, parce que le public ne suivait plus. Les premiers westerns étaient purement récréatifs, mais certains films ont commencé à accentuer le réalisme. Dès les années 1950, les premiers films pro-indiens arrivent, comme La Flèche brisée, où pour la première fois les indiens ne sont pas présentés comme horde de sauvages hurlant, mais comme des gens avec qui on peut avoir des échanges. Dans les années 1970, en pleine période contestataire, des films comme Little Big Man ou Le Soldat Bleu prennent clairement le parti des indiens. D’un autre côté, les westerns sans Indiens, qui traitent plutôt des thèmes de la loi, de l’ordre, de la civilisation, font également l’objet d’une démythification. La figure du shérif a été modifiée, ce n’est plus nécessairement un personnage positif. Dans les années 1980, le genre meurt de lui-même. Depuis, il arrive que des films ressuscitent le western, mais de façon ponctuelle. C’est vrai que les auteurs de BD, qui abordent cette thématique, doivent prendre en compte ce passif dans le cinéma…
HM : En même temps, le western reste une époque fascinante, comme toutes les périodes qui concernent des pionniers aux prises avec un monde qu’ils étaient en train de bâtir. Le Far-West conserve l’avantage de fixer un cadre connu, qui permet de raconter des histoires d’êtres humains. L’idée était de se saisir d’un genre, mais de s’en servir pour raconter une histoire. Ce qui nous intéressait avec Après la nuit, c’était de développer nos personnages, de creuser des aspects que les cinéastes ne prennent pas le temps d’explorer.
Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?
HM : Tout notre récit se passe pendant la nuit qui précède un duel. Trois drames se jouent, autour d’un shérif, une prostituée et un jeune étranger fraîchement débarqué en ville. La nuit est le révélateur des vérités de chaque personnage. Tous les flashbacks se déroulent pendant cette nuit là ; après quoi il ne reste qu’à expédier le duel à proprement parler.
RG : Au départ, le titre qu’on avait prévu était «Un duel». On l’a finalement changé, mais l’envie était celle-là, de présenter les prémisses d’un duel. Le duel lui-même se résume en un coup de feu dérisoire, pour que le lecteur comprenne que l’issue ne se joue pas dans les dernières pages, mais dans la journée qui a précédé l’acte.
Vous allez continuer à réaliser des albums ensemble ?
HM : Nous avons différents projets. Tous ne verront peut-être pas le jour, mais un ou deux certainement. Le prochain sera également un faux récit de genre, centré encore une fois autour de trois personnages. Mais c’est encore très tôt pour en parler…
