L'adaptation en bande dessinée d'oeuvres issues de la littérature non graphique, que par simplification on appelle "adaptations littéraires", n'est pas un phénomène nouveau. Jusqu'à présent, il s'agissait surtout de projets isolés, à l'initiative des auteurs eux-mêmes. Ce qui a changé récemment, c'est le lancement de structures ou de collections spécialisées par les éditeurs eux-mêmes. Delcourt a ouvert le bal, en mars 2007, avec la collection Ex-Libris confiée à Jean David Morvan. Gallimard a suivi, avec le label Fétiche ; Adonis s'est lancé dans un vaste programme de parution de 50 albums sous l'appellation Romans de toujours. Petit à Petit, déjà actif avec des collections de chansons, nouvelles ou poésies en BD, a complété son offre avec Littérature en BD et Théâtre en BD. Chez Soleil, le label spécialisé Noctambule devrait voir le jour au second semestre 2008. Enfin, Casterman prépare pour mai prochain le lancement d'une collection d'adaptations de romans policiers du catalogue Rivages Noir.

N'en doutons plus, que les motivations des éditeurs soient artistiques, humanitaires (c'est l'argument d'Adonis, donc la collection a reçu le soutien bienveillant de l'UNESCO), éducatives (la BD ayant retrouvé grâce aux yeux de l'Education Nationale, il n'est pas sot de vouloir imaginer des oeuvres qualibrées pour être utilisables en classe), stratégiques (ne pas laisser les autres éditeurs occuper seuls une niche qui pourrait - qui sait ? - devenir fructueuse) ou économiques, nous sommes face à une sorte de course éditoriale.





INTERVIEWS

 
Nous avons rencontré Jean David Morvan et Loïc Dauvillier au moment du lancement de la collection Ex-Libris. Nous complétons ces témoignages par une nouvelle interview du directeur de la collection, près d'un an plus tard, pour évoquer l'adaptation qu'il a réalisée de romans chinois, et pour dresser un premier bilan.

 

Jean David Morvan, à l'occasion du lancement de la collection Ex-Libris (23 mars 2007)
 

Avant de devenir directeur de la collection Ex-Libris pour Delcourt, tu avais déjà réalisé quelques adaptations. Et notamment, chose assez rare, l'adaptation du roman SF d'un auteur encore vivant…
Jean David Morvan
: Jack Vance a plus de 80 ans à présent, et il a perdu la vue, ce qui m'empêche de lui demander son avis sur la bande dessinée !

Le cycle de Tschaï était ta première adaptation ?
Oui, c'est la première fois que je me confrontais physiquement à cet exercice. Mais mentalement, non. Chaque fois que je lis un livre, je me pose toujours la question de savoir comment je ferais pour faire ressentir à un lecteur de BD tel ou tel sentiment, rythme ou ambiance. C'est un réflexe. De même que la recherche d'astuces pour éviter d'avoir trop de textes "off". Du coup, ça ne m'a pas spécialement posé de problème de passer à l'adaptation de Jack Vance. En revanche, cet exercice m'a appris plein de choses. J'ai l'habitude de faire du montage alterné dans mes albums : je passe d'un personnage à l'autre, une scène avec le héros, une autre avec son opposant, puis on revient au héros etc. A contrario, Le cycle de Tschaï est très linéaire, ce à quoi il a fallu que je m'adapte.  
 

 

Comment la collection « Ex-Libris » a-t-elle été créée ?
Elle est née avec Lord Clancharlie, qui est une adaptation de L'homme qui rit, de Victor Hugo. Il y avait un problème de couleurs sur cet album, et nous avions aussi le regret de ne pas lui avoir gardé son titre original.

Quand nous avons signé le projet pour Les trois mousquetaires, nous avions dit à Guy Delcourt que nous aimerions faire aussi 20 ans après et Le vicomte de Bragelonne, pour offrir au lecteur une vision plus panoramique du travail de Dumas autour de cet univers. Comme j'étais en train de travailler sur deux adaptations en parallèle, j'ai imaginé de créer un projet plus global autour de cette idée. J'en ai parlé avec quelques copains auteurs, qui se sont vite montrés enthousiastes. Ils ressentaient la même envie de faire partager leur amour pour certains livres.  

Le processus est le même chez beaucoup d'auteurs : on raconte des histoires, parce qu'au départ, on a aimé en lire beaucoup. J'ai aussi constaté l'envie générale d'une certaine fidélité au texte, ce qui consiste, pour Les trois mousquetaires par exemple, à ne pas donner de pouvoirs magiques à Milady, et à ne pas mélanger cette intrigue avec celle du Masque de fer.
Dans ce qu'on appelle les "grands classiques", il y a beaucoup d'œuvres qui ne sont connues que par leurs adaptations filmées. Les gens ont l'impression de connaître les œuvres, sans jamais les avoir lues, et en étant un peu trompés par la volonté hollywoodienne de mettre du happy end partout. Quitte à faire des adaptations, nous voulions aussi revenir à une certaine authenticité.

Des adaptations, il en existait avant Ex-Libris. Qu'est-ce qu'une collection apporte de plus ?
Un cadre éditorial ! Par exemple, Christophe Gaultier avait déjà pensé à dessiner un Robinson Crusoé, sans forcément oser en parler à un éditeur, faute d'une structure éditoriale adéquate pour accueillir ce projet.  
 
Un cahier des charges a été défini ?
Uniquement le fait de revenir vers le texte. La collection ne cherche pas à formater. Les styles graphiques et narratifs sont très différents, d'un livre à l'autre. Nous ne cherchons pas du tout à proposer un style de référence, auquel les auteurs devraient s'adapter. Le style de chaque dessinateur doit permettre de transmettre le style d'écriture des écrivains concernés. La diversité est donc nécessaire. Sur les trois premiers livres de la collection, il y a beaucoup de textes off dans Robinson Crusoé, assez peu dans Les trois mousquetaires, et aucun dans Oliver Twist. On a le droit de faire des citations de l'auteur dans le livre, ou de ne pas en faire. Les seules contraintes que je fixe, c'est : ne pas trahir les œuvres originales, et que ce soient des projets sincères. Je ne veux pas de travaux de commande. L'idée n'est pas du tout d'établir une liste d'auteurs ou de romans dans lesquelles il faudrait piocher.  
Ce n'est pas nouveau de faire des adaptations. Il y en avait avant, il y en aura après. Chez Delcourt, toutes les adaptations n'ont pas vocation à s'inscrire dans la collection, surtout pas quand elles ont un point de vue particulier. Paradoxalement, il est possible que L'homme qui rit de Victor Hugo ne s'inscrive pas dans Ex-Libris, parce qu'il y a une transposition en science-fiction. Encore une fois, le but n'est pas d'aspirer toutes les adaptations existantes de chez Delcourt. David Chauvel et Fred Simon, qui avaient commencé à faire une Ile au trésor d'après Stevenson, ont d'eux-mêmes demandé à rejoindre la collection, ce qui n'a rien d'impératif.  *
 

Qu'est-ce qui va distinguer un album Ex-Libris d'une autre BD adaptée d'un roman ?
L'idée forte, c'est qu'on ne fera pas du Reader's digest. Bien qu'on se s'interdise pas les one-shots à forte pagination, la collection sera surtout composée d'albums en 46 pages, avec un nombre de volumes proportionnel à l'importance des intrigues. Pour certains romans chinois, qui seront adaptés par des auteurs chinois (car il me semble important de faire travailler les gens du monde entier sur leur propre littérature), nous sommes partis sur six albums.  
Ce qui donne son homogénéité à la collection, c'est la maquette des couvertures : à l'arrière de chaque album, on trouvera un portrait de l'auteur original, réalisé par le dessinateur de l'adaptation, avec des informations biographiques. Sans chercher à trop pousser la dimension didactique, ce serait dommage de ne donner aucun référent sur l'auteur ou la date d'écriture du bouquin.


Le dossier de presse insiste plus que toi sur la dimension pédagogique de cette collection...

La base de notre travail, c'est de faire de bons albums de BD. Si les écoles s'y intéressent, tant mieux. Ce n'est pas le but premier de la collection, mais si des profs veulent étudier un roman et son adaptation en BD, ça peut être un exercice intéressant. Quand on lit un livre, au bout d'un moment on ne voit plus des mots mais directement des images. En bande dessinée, c'est un peu la même chose, sauf que ce sont les images de quelqu'un d'autre qu'on regarde.
 

Comment les livres sont-ils choisis ? Parmi les premiers projets, il y a surtout des livres du XIXe siècle, ou d'époques antérieures. Des œuvres non encore libres de droit sont elles susceptible d'être adaptées ?  
Sans aucun problème. Il y a un projet sur un bouquin de Boris Vian, en cours de réalisation. Mais bien sûr, quand les romans ne sont pas libres, il faut préalablement s'entendre avec les auteurs ou leurs ayants droit. Concrètement, ça prend plus de temps.  
 
Adapter un roman, c'est essayer de partager la vision qu'on en a. C'est plus facile pour un dessinateur que pour un scénariste, non ?
Pas forcément. Le scénariste choisit le dessinateur avec qui il veut travailler. On sait comment fonctionne la bande dessinée, et l'adaptation n'est pas un travail très différent du scénario original. Les personnages qu'un scénariste invente restent assez flous jusqu'à ce que le dessinateur les précise sur papier. Il faut accepter, en tant que scénariste, que rien de notre boulot n'apparaisse dans le livre.
 
Au moins, dans un scénario original, l'histoire et les personnages appartiennent au scénariste !
Il faut se les accaparer, être à la fois proche de l'auteur et donner sa propre vision. C'est bien ce qui est passionnant ! Le cycle de Tschaï est un roman de science-fiction écrit dans les années 1970. Son héros est un vrai américain de l'époque : il débarque sur une planète pour y régler tous les problèmes. Jack Vance cultive le second degré ; n'empêche que son personnage Adam Reith est une sorte de super-GI, dont les motivations m'échappent un peu. J'aimais bien son odyssée, d'où l'envie de produire une adaptation en BD. Le personnage passe donc par toutes les étapes décrites par Jack Vance, mais son caractère est celui que je lui ai donné. Il est donc plus ironique que son alter ego du roman, même si la trame et l'intrigue sont similaires. Il faut travailler sur le texte, tout en donnant son propre point de vue.
 
Pourquoi aviez-vous besoin de vous mettre à deux scénaristes, sur l'adaptation des Trois mousquetaires ?
Parce que j'ai trop de travail, mon ami ! (rires) Quand Ruben a proposé ce projet, on a décidé avec Michel Dufranne de la structure des bouquins. J'écris les pages et Michel retravaille les dialogues. C'est un travail très complémentaire.

Quel est l'accompagnement que tu fais des auteurs de la collection ?
Même si c'est nouveau pour moi, j'essaie de proposer un accompagnement d'éditeur, plutôt qu'un regard de scénariste. Ce qui me passionne, c'est de lire des adaptations qui ne sont pas celles que j'aurais écrites moi-même. Je n'interviens donc pas sur la manière de raconter.
  

Parmi les auteurs Ex-Libris, il y a des auteurs qui ont déjà publié de nombreux albums. Il y a aussi des dessinateurs dont ce sera le premier album. Comment ceux-ci ont-ils été sélectionnés ? Stanislas Gros par exemple ?
C'est moi qui l'ai contacté. J'aime bien ce qu'il fait ; c'est un copain de Li-An, ils faisaient ensemble un fanzine à Orléans, qui m'avait beaucoup plu. Stanislas galérait pour placer ses projets… il ne lui manquait qu'un scénariste un peu connu. Victor Hugo, comme chaperon, ça paraissait pas mal pour être lancé dans le métier. Vu son style assez noir, je lui ai proposé de regarder Le dernier jour d'un condamné. En fait, il connaissait déjà ce livre. Au début, j'avais prévu de me charger de l'adaptation, mais Stanislas s'est approprié le projet, et vu la qualité de son travail, il n'avait pas besoin d'aide pour le mener à bien.  
Il y a un autre auteur, Tommy Redolfi (NDLR : auteur de La perspective Nevski, d'après Gogol, aux éditions Paquet, et de Viktor à La boîte à bulles) qui m'a envoyé un projet pour un one-shot. Lui m'a été présenté par José-Louis Bocquet de chez Dupuis.


Il y a quelques années, tu m'avais dit ton envie de faire une adaptation des Mystères de Paris, d'Eugène Sue. Alors ?

On travaille dessus. On ne sait pas encore quand ça va sortir, le planning éditorial est un travail complexe qui n'est pas de mon ressors. J'imagine que le premier tome sortira en 2008 ou 2009.  
 
Pour un tel pavé, vous prévoyez combien de volumes ?
Cinq. Il y a dix parties dans le livre, c'est massif, mais il y a beaucoup de scènes de dialogue dont on peut se passer. Le but n'étant pas de faire du texte intégral, naturellement. Ca a été un projet difficile à monter. Il y a eu plusieurs tentatives avortées, mais j'y tenais vraiment. Alors ça se fait, avec un dessinateur qui s'appelle Manu Lemaire. Lui, je l'ai vraiment asticoté, pour qu'il produise quelque chose qui était de son niveau. C'est aussi une partie de mon travail de scénariste, de faire avancer les dessinateurs dans une direction qui me semble être la leur, pour leur permettre de trouver une voie qui leur corresponde.  
 
Certains livres brillent surtout par le style de leur auteur. Comment est-ce qu'on préserve cela ?
Eh bien, il y a du style aussi en bande dessinée ! On peut sans doute comparer le style d'un dessinateur à celui d'un écrivain. Un dessinateur peut jouer sur sa narration, sa mise en scène pour proposer des choses enlevées ou plus intérieures. Je ne voudrais pas qu'on limite une adaptation littéraire à l'histoire d'un livre. Un livre c'est aussi un ton, un style, un rythme, tout cela en même temps.  

Effectivement, il y a une grande variété de styles chez les premiers auteurs Ex-Libris, entre Ruben qui a un style très cartoon, et Gaultier qui est plus dans les canons de la "nouvelle BD"...
J'ai envie que la collection Ex-Libris soit aussi variée que ma bibliothèque personnelle. J'aime la bande dessinée, dans toute sa richesse. J'aime les comics, j'aime les mangas. Et tous les sous-genres. Je suis très ouvert, j'achète et je lis beaucoup de BD, depuis longtemps. Je n'aurais vraiment pas voulu que la collection soit univoque.  
 
Tu parlais d'auteurs chinois, travaillant sur des romans chinois ?

Ca me parait vraiment important que les œuvres asiatiques soient mises en images par des dessinateurs qui connaissent la culture. Autant c'est facile pour un Européen de s'approprier un roman américain, autant un auteur européen, même avec beaucoup de documentation, aurait du mal à produire un récit asiatique qui ne soit pas constellé de petites erreurs.  
 
En quoi ce risque concerne les dessinateurs et pas les scénaristes ?
Parce que les scénaristes s'appuient sur le texte ! Du reste, un roman comme Au bord de l’eau est à peu près aussi connu en Chine que peut l'être la Bible chez nous. Si un scénariste européen faisait un contresens, le dessinateur chinois le lui ferait immédiatement remarquer.  
 
C'est ton voyage en Chine, lors du Salon de l'image française dessinée à Beijing en 2005, qui t'a permis de découvrir les auteurs chinois avec lesquels tu collabores sur Ex-Libris ?

Exactement. Je remercie d'ailleurs Patrick Abry, qui depuis a créé les éditions Xiao Pan, de m'avoir invité à ce festival. Le programme de visite prévoyait trois jours de festival et deux jours de visite. Au lieu d'aller voir la Grande Muraille et la Cité interdite, j'ai préféré prendre contact avec des éditeurs et rencontrer des auteurs chinois, pour établir des ponts et des collaborations.

Une collection d’adaptation est parallèlement en train de s’ouvrir aux éditions Soleil…
Elle commence dans un an seulement, et il y a déjà des dossiers de presse. C’est bizarre…  
 
Comment ces deux collections vont-elles se démarquer ?
Je ne me pose pas la question, et je ne veux pas me la poser. Chaque vision d’une œuvre est légitime. Je ne suis pas dans une optique de concurrence. Si deux auteurs différents veulent faire un Robinson Crusoé, qu’ils le fassent. Nous allons faire notre travail le plus consciencieusement possible, il n’est pas utile qu’on s’embarrasse en plus de contraintes liées à la concurrence d’autres éditeurs.
 
Quelle serait ta réponse aux parents qui diraient « si mon gamin lit Robinson Crusoé en BD, il ne va jamais aller le lire dans sa version originale » ?
Qu’ils ont tort. Le fait de connaître une histoire n’empêche pas de s’y intéresser. Les films Harry Potter ont largement contribué au succès des livres de cette série. Les romans comme Robinson Crusoé sont souvent plus connus par les adaptations qui en ont été faites que par les romans eux-mêmes. Tom Sawyer de Mark Twain est un super roman, mais c’est le dessin animé qui l’a vraiment rendu très populaire chez nous. C’est peut-être nos livres qui permettront aux lecteurs de s’intéresser aux œuvres originales. Les BD ne remplacent pas les romans, elles expriment seulement la vision des auteurs qui les font. Et puis la réciproque est peut-être vraie aussi : notre démarche est susceptible d’intéresser des gens qui ne lisent pas de bande dessinée habituellement. Nous proposons des albums que nous pensons être de bons albums, les gens en font ce qu’ils veulent.
 
 
Tu disais que la fidélité aux œuvres était la seule contrainte de la collection… Qu'est-ce que ça signifie concrètement ?
La fidélité, c’est quelque chose de complexe. Ce que je demande aux auteurs, c’est d’être fidèles à leur vision du texte, à ce qu’ils ont ressenti quand ils ont lu le livre. Et de tenir suffisamment aux textes qu’ils sont en train d’adapter, pour les respecter, même s’ils travaillent dessus. L’intrigue de L’homme qui rit de Victor Hugo est une sorte de puzzle, dont on découvre les pièces en passant d’un personnage à l’autre. Cette structure n’est pas adaptée au médium bande dessinée. Pour adapter ce livre, j’ai capté des éléments de la jeunesse des personnages, chez chacun d’entre eux, et j’ai fait un tome d’introduction qui raconte la rencontre des personnages. Cet album regroupe des événements qui sont présents dans le roman, mais qui sont extrêmement morcelés. Une telle présentation des faits n'existe pas dans la structure employée par Victor Hugo, mais permet pourtant d’être fidèle à son œuvre, puisque cela permettra ensuite de mieux comprendre la saga. Trahir la forme permet parfois d’être plus près de l’œuvre. C’est l’essence même du travail d’adaptation.  
 
 
Tu étais déjà très occupé avant de devenir directeur de collection… Il te restait du temps libre ?
Un certain nombre de mes séries s'achèvent, et j’ai le vœu pieu d’écrire moins de scénarios. Une idée avec la création de cette collection, c'était de ne pas laisser tomber les dessinateurs avec qui je travaillais, et qui sont mes copains. Etre "directeur de collection" me permet de continuer de travailler avec eux, sans avoir forcément à leur écrire un scénario. Si je veux réduire la voilure, c'est parce que j'ai des projets aux Etats-Unis et au Japon qui sont en train de se concrétiser. Tout ça prend du temps.
 
Propos recueillis le 23 mars 2007 

 

Loïc Dauvillier : témoignagne d'un auteur Ex-Libris (23 mars 2007)
 
Peut-on se dire "scénariste" d'Oliver Twist ?
Loïc Dauvillier : Dans le cadre des adaptations littéraires, on prend une histoire qui nous intéresse et on la met en image, au même titre qu'on fait une continuité dialoguée sur une histoire qui nous est propre. La différence, c'est qu'on part d'une base déjà posée.
Oliver Twist n'est pas ma première adaptation, j'avais déjà fait Le portrait de Gogol chez Carabas. C'est un exercice que j'aime. Quand on écrit sa propre histoire, on bâtit une dramaturgie qui amène à se poser des questions sur la structure de l'histoire. Pour attaquer une adaptation, les questions qu'on se pose, outre la sélection de ce qu'on va garder ou non, portent plutôt sur la narration. Comment réécrire les dialogues sans trahir Dickens ? Comment être au plus proche de se qu'on a ressenti en lisant le roman ? J'ai quelques amis qui regardaient ce travail de haut, avant d'essayer de s'y mettre… et finalement, ils se rendent compte que ce n'est pas si facile que cela.
 

Les auteurs de BD qui adaptent un roman sont souvent suspectés de pratiquer l'exercice par manque d'imagination...
Je peux expliquer ma démarche. Quand Dickens écrit Oliver Twist, il se fiche totalement du garçon dont il parle. Ce qui l'intéresse c'est de caractériser la vermine du bas Londres. Derrière chaque histoire, il y a une intention qu'on peut, de la même façon, exprimer en une phrase simple. Un auteur qui veut travailler un sujet donné, va commencer à regarder dans la peinture, la littérature de l'époque, pour y trouver de la matière. Si on veut évoquer la pègre du Londres de l'époque victorienne, et qu'on tombe sur un livre comme Oliver Twist, la réflexion évidente c'est "Pourquoi je cherche à raconter une histoire, alors que Dickens l'a fait de façon merveilleuse ? Je peux faire quelque chose autour de cette œuvre".  
Dernièrement, je voulais raconter l'histoire d'un écrivain en doute de création, et rencontrant une jeune femme qui allait le débloquer. Un ami à qui j'expliquais cela, m'a conseillé de lire Hygiène de l'assassin, d'Amélie Nothomb. Effectivement, c'est proche de ce que je voulais raconter. La trame est différente, la fin aussi, mais tout est à l'intérieur. Dès lors, la question se pose : créer un récit original ou faire une adaptation en BD ?
 

Qu'est ce qui t'intéresse particulièrement dans Oliver Twist ?
Chez Dickens, Oliver Twist est un gamin qui subit, qui se prend des baffes pendant toute son enfance, jusqu'au moment où il décide de se révolter. Nous avons au contraire décidé de montrer un enfant qui n'a simplement pas la force nécessaire pour prendre le dessus. Mais il ne subit pas, il a son destin en main. Le point de vue est donc légèrement différent. Nous adoptons la dramaturgie de Dickens, mais pas son point de vue sur le personnage principal. C'est dans cette vision que réside l'originalité de notre adaptation.
 
S'approprier les personnages, n'est-ce pas les trahir ?
Non, l'appropriation, c'est ce que tout lecteur fait. Nous ne trahissons pas l'œuvre originale, dans le sens où nous n'inventons pas une fin alternative. Mais il y a des souplesses qu'on peut se permettre. Par exemple, nous avons décidé de différer un peu l'apparition de Nancy. Ce n'est pas une trahison, parce que nous faisons comprendre au lecteur que Fagin la connaît déjà.  
 

 

Ce n'est pas perturbant d'arriver après Will Eisner, qui dans Fagin le juif modernise l'intrigue en la centrant sur Fagin plutôt que sur Oliver Twist ?
Nous sommes fidèles à l'histoire originale, sans y être scotchés. Nous apportons aussi une certaine modernisation, qui tient à notre découpage. Cela ne va pas jusqu'à transformer le cadre narratif, comme l'a fait Will Eisner, démarche qui ne s'inscrit pas dans le cadre de la collection Ex-Libris.

Quel est le cadre fixé par Jean David Morvan ?
Jean David nous a demandé deux choses : respecter l'œuvre originale, et qu'on se fasse plaisir. J'ai signé deux adaptations : Oliver Twist, et Le tour du monde en 80 jours, de Jules Verne. Jean David est l'âme de la collection. Il est très présent, mais sans être envahissant. S'il y a un cadre plus rigide que celui très vague qu'il a exprimé, lui seul le maîtrise. Il exerce son influence avec assez de subtilité et d'ouverture, pour que nous conservions l'impression d'une liberté totale.
 
Propos recueillis le 23 mars 2007

 

Jean David Morvan : nouvelle rencontre, au sujet des "romans chinois" (24 janvier 2008)
 
 
Deux des quatre grands romans classiques de la littérature chinoise sont en cours d’adaptation dans la collection Ex-Libris : Voyage en Occident sous le titre Le dieu singe, et Au bord de l’eau. Les deux autres ont également vocation à être adaptés ?
Oui, si je trouve des dessinateurs endurants. Rêve dans le pavillon rouge raconte des histoires de cour, de femmes galantes, bref c’est un roman plus féminin et c’est un tel pavé qu’avant de se lancer il faut bien réfléchir à comment le faire. Et pour L’histoire des trois royaumes, c’est en discussion avec un dessinateur chinois. Mais nous préférons lancer les deux premiers et attendre un peu avant de commencer les autres.

Pour adapter Le Voyage en Occident, tu es revenu au nom chinois du héros, Sun Wukong, alors qu’il est plus connu sous son nom japonais San Goku (grâce à Dragon Ball notamment). Mais pourquoi avoir changé le titre du livre en Le dieu singe ?
A vrai dire, le titre original peut être interprété de différentes façons. On le trouve sous l’intitulé Voyage en Occident, parfois aussi Pérégrinations vers l’Ouest. Le titre anglais est tout simplement Monkey. J’aurais pu l’appeler Sun Wukong. Traditionnellement, le personnage est surnommé Roi-singe, mais il a des pouvoirs incroyables, il devient immortel… ça me paraissait plus juste de l’appeler Dieu Singe.
 

Tu sais déjà en combien de volumes les romans seront découpés ?
Non, c’est difficile de faire des prévisions. Ce sont de gros romans. Pour une adaptation vraiment proche, il faudrait un nombre de livres important. Avec Guy Delcourt, nous nous sommes mis d’accord sur un nombre de tomes pour lancer les romans et voir si ça fonctionne. En cas d’insuccès, nous trouverons un moyen pour arrêter la série sans frustrer tout le monde. Mais plutôt que de partir sur un découpage prédéfini en trois ou cinq albums, qui risquerait d’être abusivement résumé, j'ai préféré bien traiter le début et nous laisser la possibilité de mener le projet comme nous le rêvons. Des projets comme ceux-là prennent tout le sens avec une certaine ampleur. Bien sûr, cela nécessite d'avoir du succès, et dans la durée. Nous avançons. Un livre après l’autre.  

Le mode de narration est très différent, entre Le dieu singe et Au bord de l’eau. A quoi cela tient, qu’est-ce qui te fait choisir de mettre plus ou moins de récitatifs dans une adaptation plutôt qu’une autre, par exemple ?
Au bord de l’eau commence avec un chapitre important, mais déconnecté de la suite. Il était nécessaire d’avoir un narrateur pour éluder certains chapitres assez rapidement. En revanche, Le dieu singe est plus centré sur l’action, les textes off sont moins nécessaires. Au-delà de ces contraintes, ce n’est pas plus mal qu’ils soient différents !

Concrètement, comment tu travailles avec les auteurs chinois ?
Tout partait de l’envie de travailler avec Wang Peng. Je trouvais que c’était un dessinateur remarquable, et je cherchais un projet à lui proposer. Je me suis rendu compte qu’Au bord de l’eau était le roman de base d’une série TV qui m’avait passionné : La légende des chevaliers aux 108 étoiles. Quand je suis tombé dessus par hasard, j’ai lu ça d’une traite, avec l’envie immédiate d’en faire une version BD.  
Nous ne nous sommes pas forcément rencontrés physiquement. Je travaille en français, et mes scénarios sont traduits sur place en chinois. Cela pose parfois des problèmes de compréhension, ou d’erreur d’interprétation, mais cela se gère. Les principaux problèmes sont techniques, par exemple les habitudes en matière de placement des bulles  sont assez différentes en Chine. Et puis il a fallu définir comment se transmettre les fichiers ou les instructions. Mais à présent que tous ces détails sont résolus, c’est calé.  
 

Pourquoi avoir choisi de réaliser les adaptations toi-même, plutôt que de les confier à des auteurs chinois ?
Avant tout, parce que j’avais envie, et parce que je ne connaissais pas de scénariste chinois. Mais ce n’est pas tout. Pour faire du manhua, les Chinois sont les meilleurs. Mais pour faire de la BD telle qu’elle se pratique chez nous, puisque le but était de sortir des livres dans la collection Ex-Libris, le plus simple était de passer par une coopération franco-chinoise. Cela étant, nous adaptons un conte japonais intitulé Le coupeur de bambous, et ce projet est mené par un scénariste et un dessinateur japonais.  
 
Le dessinateur avec qui tu fais Le dieu singe est aussi l’auteur de Five colors, publié en français aux éditions Xiao Pan. C’est donc quelqu’un qui a l’ambition d’être un auteur complet.
Five colors est un recueil d’histoires courtes, avec assez peu de cases. On n’y trouve pas la densité des bandes dessinées d’un éditeur comme Delcourt. Jian Yi est très capable en tant qu’auteur complet. Je lui ai proposé un projet qu’il a accepté, voilà tout. Il travaille aussi sur un autre projet avec Vatine. Il faut préciser qu’il n’y a pas de marché de la bande dessinée, en Chine. L’Europe est donc une sorte de planche de salut pour les auteurs chinois. Nous ne les payons pas moins au motif qu’ils sont Chinois. De leur côté, ils travaillent avec beaucoup de courage et de talent.

Ex-Libris s’empare du patrimoine littéraire mondial… Tu as des priorités ?
Non, les priorités sont définies en fonction des projets qui se présentent. Dans les albums en préparation, il y a L’Iliade et L’Odyssée, un Ancien et un Nouveau Testament, réalisés par des Yougoslaves, qui font un très bon boulot.  
 
Tu disais que l’idée fondatrice d’Ex-Libris est de permettre à des dessinateurs d’adapter leur livre favori. L’adaptation BD de La Bible entre dans ce cadre ?
L’idée ne vient pas de moi mais des auteurs, donc c’est possible. D’ailleurs un des dessinateurs a un oncle qui est cardinal auprès du Pape !  

La collection a été lancée il y a près d’un an. Quels sont les titres qui ont le mieux marché pour le moment ?
Je ne sais pas vraiment. Nous étions très attendus et surveillés, on nous suspectait d’avoir une démarche purement commerciale. Les lecteurs ont pu se rendre compte que nous ne faisions pas un travail formaté, et que les auteurs font les livres avec assez de liberté.

Je ne crois pas que ce soit un lancement fulgurant, mais ça doit être suffisamment honnête pour qu’on puisse continuer. Au niveau presse, ça se passe bien. Notre intention avec Guy Delcourt, n’est pas de faire un coup ponctuel, mais de poser la collection de façon progressive et durable. Pour l’instant il me suit, on verra jusqu’où ça va. C’est certain qu’un ou deux vrais best-sellers ne feraient pas de mal.
Après, les bouquins ont des succès à des degrés divers. Les derniers jours d’un condamné, par exemple, de Stanislas Gros d’après Victor Hugo, a été sélectionné par l’Education Nationale. Ce livre va donc faire un succès, mais hors des circuits traditionnels de librairie.  
Très franchement, je ne sais pas, pour les chiffres. Pour le moment, toutes les séries continuent.  
 

Propos recueillis en mars 2007 et janvier 2008 par Jérôme Briot
Dossier préparé par Stéphane Farinaud et Jérôme Briot