Scott McCloud : « En BD, il n’y a pas de règles ; les voici ! »
Par Jérôme Briot le mardi 20 novembre 2007, 20:07 - critique - Lien permanent
Quelle est la nature de la bande dessinée ? Que peut-on faire en BD ? Comment le faire ? Le dessinateur américain Scott McCloud (qui sera présent aux rencontres internationales du Festival d’Angoulême 2008) répond à ces questions dans L’Art Invisible, Réinventer la bande dessinée et Faire de la bande dessinée, trois ouvrages de référence qui passionneront tous ceux qui s’intéressent à la BD en tant que mode d’expression.
Au départ, Scott McCloud est un auteur de
comics comme les autres. Né en 1960, il vit de son art depuis 1984,
année où il lance sa propre série, Zot. Lucide, McCloud évalue que
cette série arrive en cinquième position sur la liste des activités qui
contribuent à sa célébrité. Car ce n’est pas dans la fiction que son talent se
montre le plus éclatant, mais dans un domaine bien plus spécifique : la
réflexion sur la bande dessinée.
Will Eisner, pionnier du renouveau de la BD américaine sous sa forme de « roman graphique » (c’est-à-dire des histoires aux thématiques et aux formats moins stéréotypés que ceux qui étaient offerts au public américain, à la fin des années 1970), avait été un des premiers auteurs à utiliser la bande dessinée pour parler de bande dessinée, dans deux ouvrages pédagogiques : La bande dessinée, Art séquentiel et Le récit graphique (parus chez Vertige Graphic). Dans les pas de ce maître, qui fut aussi son professeur, Scott McCloud a consigné quinze années de réflexion dans trois livres qui forment ce qu’il faudrait appeler un « cycle de conférences sur la bande dessinée ». Le 9e art y est décodé de l’intérieur, puisque l’auteur a choisi d’exposer l’état de ses réflexions et analyses en dessins, en se représentant sous les traits d’un conférencier – et en ne lésinant pas sur le budget diaporama !
Publié en 1993 aux Etats-Unis et en 2000 en France, L’Art invisible a depuis été adapté en seize langues. Le titre a obtenu de nombreuses distinctions, dont le Prix de la Critique décerné en 2000 par l’ACBD (association des critiques et journalistes de bande dessinée), et une reconnaissance par des auteurs réputés comme un des plus intelligents livres jamais écrits sur le sujet. Introuvable depuis quelques mois, le voilà réédité chez Delcourt, avec une lisibilité améliorée par un nouveau lettrage.
Outre une définition de la bande
dessinée et de précieuses explications sur son fonctionnement, L’Art
invisible milite pour une reconnaissance de la BD comme forme artistique
spécifique. L’auteur explique aussi pourquoi la BD fonctionne, comment des
images fixes et muettes peuvent produire une impression de mouvement et de son.
Tout viendrait de cette capacité des lecteurs à comprendre les ellipses,
autrement dit à établir un lien entre deux cases. La bande dessinée existe,
explique McCloud, à cause de ce qu’il y a entre les cases. D’où ce titre
d’Art invisible.
Les chapitre 3 et 4 sont particulièrement éclairants : l’auteur liste les différents types d’enchainements possibles d’une vignette à l’autre, et examine l’utilisation de chacune des catégories par différents auteurs américains, européens ou japonais. Cette mesure, traduite en diagrammes, montre que la narration manga est différente des autres. Quinze ans avant tout le monde, McCloud définissait donc le manga non pas comme une appellation d’origine, mais en tant que mode narratif objectivement particulier. De quoi donner raison aux auteurs internationaux qui se revendiquent de la culture manga sans être japonais !
Visionnaire, McCloud
tente de l’être dans Réinventer la bande dessinée, nouvelle conférence
dans laquelle il imagine quelles conséquences l’ordinateur et les réseaux
informatiques peuvent avoir sur la bande dessinée, en tant que discipline
artistique d’une part, mais également en tant qu’industrie commerciale. Ce
livre apparaît d’une portée moins universelle que le précédent, car très centré
sur les préoccupations des auteurs américains à l’aube du 21ème
siècle, sur fond de crise d’un secteur de plus en plus concurrencé par des
loisirs technologiques, comme l’usage d’internet ou le jeu vidéo. Le lecteur
européen ne pourra s’empêcher de trouver McCloud exagérément optimiste dans son
exposé du modèle économique espéré pour les webcomics. En revanche, les
développements sur les possibilités d’une bande dessinée affranchie des
contraintes physiques du papier sont tout à fait passionnants.
Enfin, McCloud livrait en 2006 un nouvel opus, publié en octobre 2007 chez Delcourt sous le titre Faire de la bande dessinée. Le narrateur-conférencier revient, et cette fois c’est pour aider les auteurs en herbe ou confirmés à explorer toutes les voies de perfectionnement possibles. Rendre les personnages crédibles (aussi bien dans leur représentation que leur psychologie), construire des univers riches, choisir ses cadrages, trouver son style, choisir ses outils… En principe, il s’agit de passer de la théorie à la pratique. Mais c’est peut-être l’inverse, puisque ce livre permet à McCloud de préciser les différentes thèses exprimées dans L’Art invisible, à la lumière de quinze ans d’expérience supplémentaires ! Le lecteur non praticien y trouve son compte : il n’est pas si fréquent qu’un auteur prenne le temps d’évoquer les petites ficelles du métier, avec un tel esprit de synthèse.
Paru dans Zoo#10
