Chaque année, l'association des commerçants de ma rue organise un vide-grenier.
J'en profite pour regarder les livres jeunesse (pour ma fille) et les BD que les gens de mon quartier remettent en circulation. A l'échelle infime de ma rue, il y a des évolutions étonnantes. Il y a trois ans encore, on était en pleine préhistoire. Pas de bande dessinée ou presque. Exception notable, une omniprésence des "Aventures de l'équipe Cousteau en bande dessinée", série parue chez Robert Laffont. De quoi interloquer des bataillons de sociologues : c'était comme si, par un étrange phénomène collectif, tous les possesseurs de cette saga s'en étaient lassés en même temps. D'ailleurs, le simple fait qu'une demi-douzaine de riverains de ma rue possèdent chacun un exemplaire ou plus de cette BD est en soi une curiosité. Enfin bref.
 
En 2005 les choses se sont améliorées. Grâce, notamment, à deux jeunes mecs qui vendaient les services de presse collectés par, disaient-ils, un copain à eux censé travailler pour un mensuel féminin assez connu. A l'époque, je ne recevais presque jamais de livre des éditeurs, je trouvais donc injuste que des journalistes ou des magazines qui ne publient jamais le moindre article sur la bande dessinée reçoivent autant de livres. Mais faut dire qu'un seul article dans Elle, Cosmo ou Marie-Claire, peut avoir un impact dément. Les éditeurs prennent donc le risque, et ils n'ont pas tort.
En 2006, le manga a fait son apparition sur les tables de camping dressées par mes voisins. Les gamins recyclaient leurs exemplaires de Pokemon, mais j'ai aussi pu mettre la main sur un tome 1 du Bouddha de Tezuka (pour 2 euros) par exemple. Non sans fierté, j'ai aussi vu quelques exemplaires de Bédéka (proposés à 50 centimes). Et j'ai pu acheter des Capsule Cosmique, pour le même prix. Un vendeur proposait une valise entière de magazines Spirou à 30 centimes pièce (soit 87% de ristourne sur le prix de vente en kiosque). Grande année pour les chineurs bibliophiles : tout les vendeurs ou presque avaient des livres à vendre, avec une proportion de BD non négligeable.
 
Cette année, au contraire, c'était sinistre. Du bibelot en veux-tu en voilà, mais des bouquins, que pouitche ! Au passage, mes vendeurs de SP n'avaient pas fait le déplacement, ou peut-être que leur copain a changé d'employeur. Ou alors il faisait pas assez beau. J'étais en train de me lamenter quant au nombre ridicule de livres jeunesse disponibles (puisque c'est ce que je cherchais en priorité), quand au bout d'une allée, je vois une grosse pile de BD. J'y regarde d'un peu plus près : tous publiés aux Humanos. Et certains titres à peine sortis.
 
« Ben dites donc, c'est du super récent, que vous avez là !, admiré-je.
« Oh, bah, c'est des services de presse, me répond le vendeur avec désinvolture
Interloqué (et un peu jaloux de voir une fois de plus quelqu'un être dans les petits papiers d'un éditeur et s'en cogner royalement), je lève un sourcil de réprobation :
« Vous êtes journaliste ?
« Non. Mais je suis dans la BD.
L'expression "dans la BD" m'étonne un peu. Je regarde un peu plus attentivement mon interlocuteur. Et --miracle-- je le reconnais (habituellement, je ne suis pas physionomiste). Surprise, c'est un de ces auteurs dont je connais très bien les oeuvres, pour les avoir relues dizaines de fois.
« Ah oui, effectivement, vous êtes dans la BD. C'est drôle, je fais moi-même du journalisme BD, je ne m'attendais pas à vous rencontrer ici !
« Ben tu dois recevoir plein de services de presse aussi, alors.
« Euh... ça devient plus fréquent. Les SP, ça augmente avec la longévité en écriture. Les éditeurs commencent à s'habituer à moi.
« Moi, je leur ai dit, aux Humanos, d'arrêter de m'envoyer leur bouquins, vu qu'il n'y a presque rien qui m'intéresse dans leurs parutions. Mais ils me les envoient toujours. Alors voilà, je fais un peu de ménage chez moi ! »
 
 
Ouais ouais ouais.
La prochaine fois qu'un auteur me raconte son indignation parce qu'un mec a osé mettre en vente sur e-bay une dédicace exécutée l'après-midi même... je vais simplement hausser les épaules, genre Hein ? Ah oui, ohlala, quelle incorrection.