Le mot "exploit", si banal dans le vocabulaire sportif, est rarement employé pour qualifier une oeuvre littéraire ou artistique. Ce qui est recherché et acclamé chez un artiste, c'est plus souvent le génie ou la virtuosité que la constance dans l'effort ou la capacité à surmonter un défi incommensurable. C'est pourtant sur l'auteur d'un véritable exploit que nous souhaitons aujourd'hui braquer les projecteurs.

Certains alpinistes se lancent dans l'ascension solitaire des plus hauts sommets. Eric Shanower, lui, s'est attaqué à un Himalaya de la littérature occidentale : son projet L'âge de Bronze est une chronique exhaustive de la guerre de Troie, en bande dessinée. Et comme si ce n'était pas assez ambitieux, l'auteur californien se préoccupe de rendre cette saga vraisemblable d'un point de vue historique et archéologique.    

Pour comprendre toute l'ambition de ce roman graphique, il faut se souvenir que cette guerre légendaire est venu jusqu'à nous par de multiples sources souvent contradictoires. L'Iliade, de loin le texte le plus célèbre, n'en couvre qu'un infime fragment. Cette épopée d'Homère commence après neuf ans d'affrontements entre Grecs et Troyens et s'achève bien avant la fin du conflit, au moment des funérailles d'Hector. Même le fameux épisode du cheval de Troie en est absent. Pour compléter le tableau, il faut aller chercher dans l'Odyssée, dans les tragédies d'Eschyle, Euripide ou Sophocle, dans L'Enéide de Virgile...

Rassembler et concilier les différentes sources disponibles, donner à chaque personnage un visage, un caractère et des motivations, tout cela avec des vêtements, des armures, des logements plausibles… voilà un travail qui vaut bien ceux d'Héraclès !

   

- Eric Shanower, pouvez-vous expliquer quels ont été votre parcours et vos réalisations avant de commencer L'Age de Bronze ?
 
J'ai débuté en tant que dessinateur professionnel en mai 1984. J'ai suivi la Joe Kubert School of Cartoon and Graphic Art, à Dover dans le New Jersey. J'ai commencé travailler pour des éditeurs de Comics US dès ma sortie de l'école. Ma première publication importante, The Enchanted Apples of Oz, eut lieu en 1986. Ensuite, de 1986 à 1992, j'ai dessiné quatre autres récits situés dans l'univers du Magicien d'Oz, le célèbre roman jeunesse de l'Américain L. Frank Baum. J'ai aussi dessiné Le prince impensable, un spin-off du Garage hermétique de Moebius, scénarisé par Moebius et JM Lofficier, et d'autres projets d'Ed Brubaker, comme An Accidental Death en 1993, ou Prez : Smells Like Teen President en 1995, et les planches d'introduction de Harlan Ellison’s Dream Corridor. En 1994, avec David Maxine, nous avons fondé Hungry Tiger Press, une petite maison d'édition qui publiait principalement des produits dérivés du Magicien d'Oz, des livres et des CD pour la plupart illustrés ou dessinés par moi. La structure existe toujours, elle est gérée par David. De mon côté, j'ai illustré de nombreux livres, j'ai aussi fait quelques dessins pour la presse magazine ou la télévision. 
 

- Pourquoi « L'âge de Bronze », plutôt qu'un titre contenant une référence plus directe à la guerre de Troie ?
 
Au départ, ma série devait s’appeler "Troie" (Troy). Mais en 1997, alors que j'étais en train de réaliser le premier numéro de mon comics, une autre série a été annoncée qui portait ce titre. En apparence, ce projet devait être assez proche de ce que j'avais l'intention d'accomplir. Pour éviter la confusion, j'ai décidé de réfléchir à un nouveau titre. Le meilleur que j'ai trouvé a été L'âge de bronze (Age of Bronze). Ce titre indique bien l'intention historique de la saga, par opposition à une orientation plus "fantasy". Et puis, c'est un titre qui commence par un "A", si bien que dans une liste alphabétique, L'Age de Bronze est en tête de liste, et donc plus facilement remarqué.
 
 
- Il vous a fallu sept années de recherches avant de commencer les premières planches de votre comics. Quelle en était la nature ?
 
J'ai mené des recherches sur deux fronts. Le premier était de retrouver l'histoire, pas seulement dans la littérature, mais dans toutes les formes d'art. L'Iliade d'Homère est le récit le plus ancien que nous possédions sur la guerre de Troie, mais de nombreux écrivains et artistes ont créé d'autres versions, des adaptations, des permutations, des variations ou des suites à l'histoire composée par Homère il y a approximativement 2800 ans. Retrouver tous ces travaux m'a demandé beaucoup de temps et d'efforts. Parallèlement, il a fallu que je me familiarise avec la période historique concernée, en m'intéressant aux civilisations mycénienne et hittite. 

Mes connaissances de départ étaient très rudimentaires. J'avais lu des versions pour enfant de la guerre de Troie quand j'étais petit, mais je n'avais jamais lu L'Iliade, L'Odyssée, L'Enéide ni aucune des tragédies grecques sur la guerre de Troie et ses conséquences. J'en savais très peu au sujet de l'âge de bronze en Grèce, et rien du tout sur cette même époque, du côté turc. M'éveiller à tout cela a été une étape fondamentale pour produire L'âge de Bronze
 
Je continue d'étudier ces sujets. Il y a tant de livres et d'oeuvres inspirées par la guerre de Troie, que je ne pourrai jamais tous les connaître. Et puis, on continue de faire des découvertes archéologiques. Je ne suis jamais allé en Grèce —l'essentiel de mes recherches se fait dans des livres— mais durant l'été 2006, je suis allé sur le site antique de Troie pendant douze jours, et j'ai pu suivre une équipe archéologique en plein travail. C'était une équipe présente là-bas depuis 1988, qui a fait d'importes découvertes. C'était vraiment une expérience formidable de pouvoir être sur place.

- A quel moment avez-vous décidé, au lieu de faire une "simple" adaptation d'Homère, d'opérer une synthèse entre toutes les sources connues concernant cet événement légendaire ? Une tentative similaire avait-elle été déjà menée en littérature non graphique ?

Il n'a jamais été dans mes intentions de me contenter d'une adaptation de l'Iliade. Je voulais raconter l'histoire complète, y compris la chute de Troie, qu'Homère raconte seulement dans l'Odyssée, et de façon expéditive. L'idée de L'âge de Bronze m'est venue en février 1991, alors que j'écoutais la cassette audio de The March of Folly: From Troy to Vietnam, un livre de l'historienne Barbara Tuchman. Dans son chapitre sur Troie, elle explique qu'il y a de nombreuses variantes incompatibles, au sujet de la guerre de Troie. J'ai immédiatement été intéressé par le challenge consistant à réconcilier toutes ces versions en un long récit unique, tout en éliminant les dieux pour mettre l'accent sur les responsabilités humaines, et en replaçant tout cela dans la période historique correcte. 
 
Il y a, à travers les siècles, de nombreux exemples de récits "complets" de la guerre de Troie. Certains sont plus complets que d'autres. Certains se concentrent sur un aspect particulier. Ceux rédigés dans l'Europe du Moyen-âge ont tendance à être très imprégnés de leur époque. Je ne connais aucun autre récit sur Troie qui se soit fixé un objectif aussi vaste que mon projet, surtout avec l'ambition d'une exactitude archéologique. 

- Les récits les plus connus de l'épopée troyenne sont L'Iliade et l'Odyssée d'Homère et L'Eneide de Virgile… Quelles sont vos autres sources, et quelle est leur contribution à la chronologie de la guerre de Troie ?

La liste complète de mes sources est bien trop longue pour être citée ici. J'avais inclus une bibliographie complète dans l'édition américaine de mes livres, mais Akileos, mon éditeur français, a choisi de ne pas la reproduire. Aussi bien, la plupart de ces livres sont édités aux Etats-Unis et sont en anglais, sans traduction française. Ce qui les rend peu accessibles en France.
 
Parmi mes sources les plus connues, il y a beaucoup de tragédies grecques : Iphigénie en Tauride, Rhésos, Les Troyennes et Hécube par Euripide ; Ajax et Philoctète de Sophocle ; L'Orestie d'Eschyle ; ainsi que des fragments de pièces de ces auteurs. Je citerais aussi La bibliothèque et L'Epitome d'Apollodore ; les Fables mythologiques d'Hygin ; les versions de la guerre de Troie par Quintus de Smyrne, Dictys de Crète et Darès de Phrygie ; L'Achilléide de Stace ; et encore des version de l'histoire par Benoit de Sainte-Maure, Raoul Lefevre, William Caxton, et bien d'autres encore... 

La partie de l'histoire concernant Troïlus et Cressida vient du Filostrato de Boccace, de Troilus and Criseyde de Geoffrey Chaucer, et bien sûr de Troïlus et Cressida par Shakespeare. Iphigénie et Andromaque par Jean Racine ou La Guerre de Troie n’aura pas lieu de Jean Giraudoux sont certainement les contributions françaises les plus connues à cette tradition. De nombreux poètes des 19ème et 20ème siècles, comme Tennyson, Landor, Arnold, et Yeats ont composé des vers qui intègrent des thématiques troyennes. J'ai même puisé dans la trilogie d'Eugene O’Neill, Le deuil sied à Electre. Enfin, des ouvrages généraux, comme Les mythes grecs de Robert Graves ou Les mythes de la Grèce archaïque par Timothy Gantz m'ont aidé à structurer tout cela, et m'ont amené à de nombreuses autres sources... 

- Avec tout cela, reste t-il néanmoins des zones d'ombres que vous devez compléter par vous-même ? Comment vous y prenez-vous ?
 
Je m'efforce de ne rien ajouter du tout. Je dois parfois présenter les événements sous un angle particulier, pour réussir à faire croire qu'il s'agit d'un récit unique plutôt que d'un patchwork de sources hétéroclites. Je fais tout mon possible pour me limiter aux sources disponibles, sans rien ajouter de mon cru. Il peut m'arriver d'avoir à créer une scène pour pouvoir présenter un épisode de la façon la plus intéressante possible, du point de vue théâtral. Mais je n'ai ajouté aucun personnage, ni aucun événement d'importance — il y en a déjà trop ! 
 
- Comme vous le disiez, vous avez choisi de bannir les dieux du champ de bataille. Vous arrive t-il de regretter cette décision ?
 
Je voulais me concentrer sur la dimension humaine. Et présenter l'histoire comme si cela s'était réellement passé, pour montrer au lecteur comment des gens normaux peuvent en arriver à des actes terribles et à prendre des décisions fatales sans recevoir d'instructions divines. Pour en arriver là, il m'a fallu éliminer tous les aspects surnaturels du récit. Devoir comprendre les motivations humaines de chacun des personnages est un des défis les plus intéressants de ce projet. C'est aussi un des éléments qui maintiennent mon enthousiasme pour ce projet de si longue haleine. Non, éliminer les dieux est une décision que je n'ai jamais regrettée ! 
 
Certains lecteurs sont déçus par cela. Mais enfin, il existe toutes sortes de versions de cette histoire. S'ils n'aiment pas la mienne, il n'ont qu'à en lire d'autres. Je me suis aperçu de quelque chose, des années après avoir commencé ce projet. De nombreuses versions de la guerre de Troie ne font pas référence aux dieux en tant que personnages "agissants". Si j'avais choisi de garder les dieux, L'âge de Bronze aurait été déséquilibré : il y aurait eu de longs passages sans la moindre apparition divine, et une omniprésence des dieux à d'autres moments. Pour éviter cela, j'aurais pu être amené à les faire apparaître dans des scènes où ils ne sont pas normalement. Et justement, un de mes objectifs était de ne pas insérer de scènes personnelles. Je suis heureux d'avoir éliminé les élements surnaturels, parce que c'est vraiment la façon dont je voulais raconter l'histoire. 
 

- Le fait de devoir concilier différentes sources contradictoires vous permet finalement de choisir un déroulement plutôt qu'un autre... au final, avez-vous la sensation d'écrire une œuvre originale, ou revendiquez-vous L'âge de Bronze comme une adaptation en bande dessinée de récits classiques ?
 
D'une façon générale, je crois que L'âge de bronze est très fidèle à ses sources. Mais si on entre plus dans les détails, si on regarde les relations entre les personnages, le rythme de l'histoire, l'apparence des personnages et l'accent que je porte à la dimension théatrale, tout cela est en effet très personnel ! 
 

- Dans L'Iliade, Homère prend parti, de façon assez évidente, pour les Troyens. Quelle est votre opinion sur ce sujet ? Avez-vous le sentiment de préférer un camp plutôt qu'un autre ?
 
Moi je n'ai pas l'impression qu'Homère exprime une préférence pour un camp ou l'autre. Je trouve qu'il présentait chaque partie avec ses forces et ses défauts. D'autres lecteurs, à travers les siècles, ont considéré qu'Homère avait ses préférences, mais ce n'est pas mon cas quand je lis L'Iliade
 
Je n'ai pas de préfence pour les Achéens ou les Troyens. Et j'aime tous les personnages. Même ceux qui sont odieux. 
 
- Vous avez obtenu deux Eisner awards, en 2001 et 2003. Quel impact cela a-t-il eu sur votre travail ?
 
Ce qui est important avec les Eisner Awards, c'est qu'ils sont décernés par des dessinateurs professionnels. J'ai donc pris cela pour une marque de reconnaissance des efforts que j'avais mis dans la création de L'âge de bronze. C'est extrêmement  gratifiant. Mais je ne crois pas que ces récompenses aient eu le moindre impact sur la dimension créative de ce projet. Quand je me mets au travail, sur ma table à dessin, que ce soit pour écrire ou pour dessiner, je suis dans l'histoire, et les soucis de notre monde matériel s'envolent très, très loin... 
 
Les prix apportent de la reconnaissance, et focalisent l'attention sur les projets récompensés. Cela incite les lecteurs à acheter les livres, ce qui, évidement, permet au projet de continuer ! 
 
- Le projet complet devait compter sept volumes. Le nouveau livre, numéroté "Tome 3, 1ère partie", est-il un des 7 livres, ou seulement la moitié du 3ème ? Pouvez-vous expliquer sommairement quelles seront les grandes étapes des prochains volumes ?
 
Le nouveau livre, Trahison – Première Partie , est le premier des trois livres qui composeront le troisième volume. Le reste de Trahison incluera le début de la guerre à proprement parler, avec la grande incursion d'Achille pour conquérir les villes et les îles proches de Troie, la trahison de Troïlus par Cressida, la mort de Troïlus et celle de Palamède. Le quatrième volume sera intitulé Rage. Il contiendra mon adaptation de L'Iliade d'Homère, probablement en trois parties. Le cinquième volume intègrera les histoires de Penthésilée et de Memnon. Le sixième volume montrera la mort d'Achille et celle d'Ajax. Enfin, le septième et ultime sera consacré à la chute de Troie. 
 
- Vous voilà arrivé à mi-parcours de votre travail. Vous avez commencé vos recherches en 1991, et les premiers dessins en 1998. Au rythme actuel, cela signifie que vous pourrez écrire "The End" vers 2015 ou 2020. C'est une perspective réjouissante ou angoissante ?
 
En fait, je n'ai accompli que le premier tiers. J'évite de penser à tout ce travail qui reste à faire... Je me concentre simplement sur les vingt prochaines pages, puisque c'est la façon dont le comics est séquencé aux Etats-Unis. Il y a tant d'épisodes que je suis impatient de raconter, c'est vraiment enthousiasmant. Bien sûr, si je regarde le projet dans son ampleur, et que je pense aux épisodes les plus lointains, c'est un peu effrayant. Mais alors, je me souviens des tout débuts, quand j'avais l'impression que je n'atteindrais jamais le sacrifice d'Iphigénie ou l'invasion de Ténédos. Et pourtant ces épisodes font partie du passé. Je sais maintenant qu'il est possible d'aller jusqu'au bout !

Propos recueillis en février 2007 par Jérôme Briot
Dossier préparé par Stéphane Farinaud et Jérôme Briot

L'âge de Bronze, d'Eric Shanower, est publiée en France par les éditions Akileos. Quatre livres sont disponibles à ce jour : 

- L'âge de Bronze vol. 1 : Un millier de navires
- L'âge de Bronze vol. 2 : Sacrifice
- Les coulisses de L'âge de Bronze, HS 1
- L'âge de Bronze vol. 3, partie 1 : Trahison

Toutes les images de cet article sont © Eric Shanower / Akileos 2007