«Le Concombre masqué, c’est moi !», déclare Mandryka, auteur du seul justicier 100% végétal, donc 100% sain. Cette question étant réglée, reste à savoir qui se cache sous l'identité de Nikita Mandryka…

 

 

Que représente pour vous le Concombre masqué ?

Mandryka : La psychanalyse et ce que j'ai compris du Zen m'ont donné une certaine vision du monde, un peu distanciée, que je mets en scène dans des bandes dessinées. Le Concombre masqué, c’est mon journal de bord, une sorte d’autobiographie délirante.

 

Le personnage est né le 1er avril 1965 dans les pages de Vaillant, le journal de Pif...

Mandryka : Officiellement, oui. C’est vrai à une semaine près. A l'époque, les journaux se vendaient très bien. Cela donnait aux rédacteurs en chef le pouvoir de défendre, par conviction intime, des œuvres dont ils appréciaient l’originalité, parfois même contre l’avis des lecteurs. La rédaction de Vaillant soutenait le Concombre, même si une majorité de lecteurs disaient «on n'aime pas». A Pilote que j’ai rejoint vers 1969, Goscinny faisait la même chose : le journal marchait bien parce qu'il y avait des locomotives comme Astérix, Blueberry ou Barbe Rouge. Cela lui permettait de passer beaucoup de pages de gens qui ne faisaient pas des choses commerciales.

 

Comment en êtes-vous arrivé à fonder votre propre journal, L’Echo des Savanes ?

Mandryka : Goscinny avait travaillé avec Harvey Kurtzman à New York et il voulait que Pilote ressemble un peu à Mad. Il avait instauré une rubrique actualités, à laquelle les auteurs maison étaient invités à participer. Mais il rejetait systématiquement les idées que je proposais. Au bout d'un moment, j'ai commencé à mal le prendre. Surtout que ces refus répétés avaient des conséquences financières pour moi ! Dans le Concombre masqué, je racontais ce que je vivais en le transposant. J'avais lu un livre à propos du Zen, qui m'avait tellement plu que j'avais décidé de faire une BD sur ce sujet : Le jardin Zen. En lisant mes planches, Goscinny a dit : «Ah non, ça, je crois que la France profonde, ça va lui passer au-dessus de la tête…on ne peut pas passer ça». Là j'en ai eu marre. J'ai claqué la porte.

Un peu auparavant, Actuel avait fait un numéro spécial qui expliquait comment créer un journal underground, combien ça coûtait, comment l'imprimer et tout. Je me suis alors dit «Tiens, je vais faire mon canard, et je publierai mon Jardin Zen dedans». J'en ai parlé à Gotlib et à Brétécher. Ils ont bien voulu démarrer le projet avec moi.

La première formule était trimestrielle. Nous étions trois auteurs, avec seize pages chacun. Nous avions une liberté absolue et des délais nous permettant de faire de la qualité. Malheureusement, aucun de nous n’était bon gestionnaire à cette époque. Au bout de deux ans, le magazine était criblé de dettes. En tant que gérant, je risquais la faillite et l'interdiction de faire un autre journal... Il a donc fallu rétablir la situation, en courant après le succès. Ce qui signifiait séduire un certain public, friand de trucs bien juteux : du porno, des gags pipi-caca, de la provocation sexuelle. Dès que je sortais de ça, les ventes chutaient et mes dettes augmentaient. Je me suis retiré du journal dès que ça a été possible, en 1979. Je suis retourné à Pilote, géré alors par Guy Vidal, et j’ai repris le Concombre masqué, en racontant (toujours de façon transposée) ce que j'avais vécu en tant que rédac-chef. C’est l’album Comment devenir maître du monde.

 

Qu’est-ce qui vous a fait revenir vers la fonction de rédacteur en chef, pour Charlie Mensuel, puis Pilote au début des années 1980 ?

Mandryka : Ca n’a pas duré longtemps ! Dargaud venait de racheter Charlie à Choron. On m’a proposé de le prendre en main. Je me suis dit qu’avec la capacité logistique et la bonne gestion de cet éditeur, on pourrait réussir quelque chose de bien. Au début, le journal se vendait à 80000 exemplaires... mais ça baissait tout le temps. Et il n’y avait pas moyen de rattraper cela, à cause de la politique éditoriale qui consistait à ne proposer dans le journal que des prépublications. Or, les lecteurs préféraient attendre l’album, pour acheter les livres des auteurs qu’ils voulaient. Bon, les dessinateurs non plus n’étaient pas très motivés pour faire des planches uniquement pour le journal. D’après moi, le succès des albums s’est fait aux dépens des magazines. Tous les journaux ont disparu à cause de cela. Je suis parti avant que ça ne s’arrête complètement, pour faire mon petit chemin dans la pub et l'illustration.

 

Il y a aussi eu des albums du Concombre Masqué chez Dupuis...

Mandryka : Oui, en 1989-90, on m’a demandé des pages de gags en une planche pour Spirou. C’est un format dans lequel je ne suis pas à l’aise : il faut à chaque fois inventer tout un univers qui ne fait référence à rien. Et une fois qu’il est en place, je n'ai plus le temps de faire un gag. Les albums chez Dupuis se sont très mal vendus. J'ai donc mis le Concombre en sommeil.

 

Faute de nouveautés, et avant la parution de L’intégrale des années Pilote (Dargaud), le Concombre masqué est resté longtemps introuvable en librairie...

Mandryka : Dans le marché BD, chaque nouveauté relance la vente des anciens volumes. S'il n'y a pas de nouveauté, les ventes baissent puis s'arrêtent, parce que les livres ne sont plus dans les librairies. La BD souffre d'un traitement particulier et défavorable dans le monde de l'édition. Quand Raymond Queneau écrit Zazie dans le métro, il n’est pas ensuite obligé de sortir Le retour de Zazie, puis Le fils de Zazie pendant 20 bouquins pour que son roman reste disponible !

 

Pouvez-vous expliquer la genèse du Bain de Minuit, votre nouveau livre ?

Mandryka : Il y a eu en 2003 une exposition rétrospective sur mon œuvre, à Genève, qui m’a donné envie de recommencer. Comme j’avais arrêté depuis longtemps, j’ai relu les albums de l’époque Pilote. Je me suis aperçu d’une chose que je faisais inconsciemment : mes histoires étaient souvent basées sur des métaphores mises en images. Par exemple, quand les personnages sont à côté de la plaque, je les dessine sur un radeau en train de passer à côté d'une plaque. Je me suis mis à collectionner les métaphores, en notant celles que je trouvais dans les livres ou à la radio... – Vous prendrez bien un peu de recul, lui dit-il en lui offrant un verre. – Si vous prenez des mesures, n’oubliez pas de les ramener ! Et comme la plupart des histoires en BD consistent, pour un héros, à résoudre des problèmes, j’ai décidé de prendre un point de départ inversé : le Concombre masqué est tranquille dans sa baignoire et refuse catégoriquement de s’attaquer aux problèmes.

 

Faire évoluer l’univers Concombre est-il une préoccupation pour vous ?

Mandryka : Au contraire, je suis obligé de me freiner. Il faut que je donne des points de repère aux lecteurs qui ont suivi le Concombre depuis longtemps. En fait le Concombre évolue tout seul, puisque je pars de mes explorations cérébrales et des livres que je lis : surtout des essais, des ouvrages de philosophie ou de psychanalyse. Il suit l’état de ma réflexion, de mes découvertes. Cela dit, je suis tout de même limité par les contraintes internes à ma série. Chaque fois que j’ai essayé de faire quelque chose de différent, le public n’en voulait pas. Le public BD est très conservateur, guidé par la collectionnite... Flaubert faisait un bouquin tous les cinq ans. Pour l’auteur de BD, c’est impossible, il faut produire pour payer les factures et le loyer. Si j’avais des rentes ou un mécène, je ferais des bouquins très différents les uns des autres. Je pourrais commencer une autre série, attendre dix ans qu’elle marche…

Un auteur dont les livres se vendent peu ou mal ne peut pas vivre. On pourrait écrire la véritable Histoire de l’Art de la bande dessinée en tenant compte de ce paramètre ! Les gens imaginent qu’on est de purs esprits, et qu’on décide de faire un livre simplement parce qu’on a eu un titillement créatif intérieur. Non ! Si les auteurs font de la série, c’est parce qu’il faut qu’ils gagnent leur vie... Ce qui n’est pas facile. Malheureusement, les auteurs de bande dessinée n’ont pas les subventions que donne l’Etat aux artistes contemporains qui font de l’avant-garde institutionnelle. Conclusion : achetez mon album !

 

Pour gagner votre vie, vous pouviez continuer dans l’illustration publicitaire, plutôt que de  prendre le risque de vous remettre à faire des livres, non ?

Mandryka : Reprendre le Concombre est aussi une façon de continuer mon analyse. Je travaille sur les mots et les métaphores en essayant de laisser la porte ouverte à l'inconscient qui s'y révèle, comme on fait des associations d'idées sur le divan, et je les mets en images, comme ce qui se passe dans un rêve. J'essaye parfois de déchiffrer ce que ça veut dire pour en continuer le déroulement. Et parfois non. Tout en essayant d'en faire une histoire qui soit drôle...

 

 

Propos recueillis en septembre 2006

interview parue dans Bang! 05 

 

 

Bibliographie

 

1971 – Les aventures potagères du Concombre masqué (Dargaud)

1974 – Clopinettes, scénario de Gotlib (Dargaud)

1975 – Le retour du concombre masqué (Dargaud)

1976 – Mandryka (Editions du Fromage)

1977 – Le retour du refoulé (Editions du Fromage)

1979 – Les Minuscules (Editions du Fromage)

1980 – Comment devenir Maître du monde (Dargaud)

1981 – La vie quotidienne du concombre masqué (Dargaud)

1982 – A la poursuite du broutchlag mordoré (Dargaud)

1983 – Le concombre contre le grand patatoseur (Dargaud)

1985 – Alice, dessin de Riverstone (Dargaud)

1987 – Le type au Reuri (Albin Michel)

1990 – La dimension poznave Tome 1 (Dupuis)

1991 – La dimension poznave Tome 2 (Dupuis)

1991 – Le concombre masqué dépasse les bornes (Dupuis)

1992 – Le concombre masqué fait avancer les choses (Dupuis)

1994 – La Horde (Z'Éditions)

1995 – Le Concombre masqué : les inédits (Z'Éditions)

1995 – Les Animaux sont-ils des bêtes ?,  scénario de Fritax (P & T Production)

1996 – Y'a plus de limites !  (Albin Michel)

2004 – Le Concombre masqué - Intégrale des années Pilote (Dargaud)

2006 – Le bain de minuit (Dargaud)