S'il n'est pas l'auteur le plus connu du public, son influence sur la bande dessinée actuelle et les dessinateurs est primordiale : Blutch est un défricheur du 9e art, toujours prêt à explorer de nouveaux territoires graphiques.

 

 

Pouvez-vous parler de La Volupté, votre dernier livre ?

Blutch : Volupté est un beau mot, désuet et mystérieux. Je voulais faire une variation autour de ce mot et de ce qu'il peut signifier. Je travaille un peu comme un élève dont le sujet de rédaction serait « Parlez-nous de la volupté ». En réalité, je cherche à faire un bouquin de cul... et je n'y arrive pas. La volupté, c'est ma façon de tourner autour de cette idée, de ne pas y arriver et de dériver pour parler de complètement autre chose.

C'est un livre que j'ai commencé trois fois. D'abord au stylo à bille. Ensuite j'ai fait une tentative sur des carnets assez petits, avec trois couleurs. J'ai laissé tomber au bout de vingt pages. Je suis finalement revenu à un format plus grand. Le livre est dessiné avec deux crayons uniquement : un noir et un rouge. Je tâtonne. Je marche beaucoup à l'instinct... mais à un moment il faut prendre des décisions et se lancer.

 

Juste avant, avec C'était le bonheur, vous aviez ouvert le catalogue de  l'éditeur Futuropolis, deuxième du nom.

Blutch : Oui, simultanément à la réédition de La véritable histoire du soldat inconnu de Tardi. C'est la première fois que je me trouve embarqué dans la création d'une structure d'édition. Enfin, dans ce cas là, il s'agit plutôt d'une re-création.  

 

L'utilisation de l'enseigne Futuropolis par Gallimard et Soleil a engendré une polémique animée par des auteurs et éditeurs qui vous sont proches...

Blutch : Je me suis retrouvé en porte-à-faux par rapport à mes amis. Mais je n'ai pas fait d'erreur politique en me liant à Futuropolis. D'abord, j'ai suivi Sébastien Gnaedig, un de mes éditeurs avec qui je travaille depuis six ou sept ans. Il m'avait déjà embarqué quand il avait quitté Les Humanos pour Dupuis. Et puis sur le fond, je n'ai fait aucune concession sur ce livre.

 

Vous signez parfois « Blutch Hincker » dans ce livre. Pourquoi utilisez-vous tout à coup votre patronyme ?

Blutch : Par sentimentalisme, peut-être par rapport à mon père ou ma famille. Quand on est jeune, on a envie comme disait Nougaro de « cracher dans la gueule à papa » et quelques années après, on lui tend la main.

 

Une des caractéristiques de votre dessin tient à la volonté d'y garder un maximum de spontanéité...

Blutch : J'aime quand ça a l'air... léger. Je ne suis pas un enlumineur. Je n'attache pas une importance primordiale à la construction formelle de mes planches. Mes livres sont totalement lâchés. Ma démarche récente est inspirée par les auteurs de la génération Charlie Hebdo : Wolinski, Reiser, Copi... Comme eux, j'essaie de dire les choses plutôt que de les mettre en scène, en évitant de décorer.

 

Cette recherche de légèreté va-t-elle jusqu'à l'improvisation ?

Blutch : Non, je n'improvise pas. Je sais très bien ce qu'il faut faire. Ma démarche consiste à limiter les étapes entre l’idée et le résultat final. Je me débarrasse au fur et à mesure de tout l'arsenal de la bande dessinée classique, à savoir : le crayonné, la mise en place, l'encrage. Quand on travaille avec des crayons, il n'y a qu'une seule étape et tout doit être là, tout de suite. Quand cela ne marche pas, je gomme ou je redessine dessus. Mais ce n'est en aucun cas de l'improvisation.

 

Dans Mitchum 4, vous avez utilisé des planches pour dessiner une danseuse par-dessus... Qu'est-ce qui vous a amené à cette construction ?

Blutch : Comme tous les enfants gâtés qui se lassent d’un jouet, j'ai tout renversé et commencé autre chose. C'est comme un château de sable dans lequel on donne un coup de pied, après avoir passé des heures à le construire.

 

Vous auriez pu vous contenter de mettre ces pages de côté. Mais vous avez choisi d'en faire le décor d'une chorégraphie.

Blutch : C'était une idée plastique, très visuelle. Je voulais que les éléments entrent en résonance, même de manière dissonante, et se heurtent. C'est comme de mettre des couleurs en présence. Une histoire de rythme, aussi. J'étais dans une intention très musicale.

 

A propos, pourquoi le titre Mitchum ?

Blutch : Pour la sonorité du mot, et pour ce que le type représentait, sa désinvolture, son attitude cool.  Ce livre, c’est comme si je m’adressais à Robert Mitchum en lui envoyant des lettres. Il était encore vivant quand j’ai commencé, et je me disais qu’il tomberait peut-être dessus un jour. J’ai repris le même principe dans un livre fait pour la librairie Brüsel, intitulé Piccoli. J’aime bien les acteurs, leur voix surtout. Ca m’inspire. La voix des acteurs.

 

Avec Le Petit Christian et Blotch, vous développez des représentations imaginaires de vous-même. On vous sent tenté par l'autobiographie, sans y aller vraiment !

Blutch : Je suis toujours dubitatif par rapport au fait de raconter sa vie. Je vais faire un second Petit Christian à L'Association, mais il me semble qu'il y a quelque chose de galvaudé dans la mise en scène de soi-même. Il y a une phrase de J.C. Forest qui me semble proche de ce que je veux dire : « Si roublard qu'on soit dans l'exhibitionnisme et pervers dans la métaphore, on n'arrive jamais à tout faire passer par la voix de ses personnages et la médiation d'une situation romanesque ». Je pense effectivement qu'il faut être roublard et exhibitionniste pour faire de l'autobiographie en bande dessinée, que toute métaphore est une perversion, et qu'on n'arrive jamais à tout dire. D’un autre côté, j'ai l'impression de ne pas avoir d'imagination. Les situations que j'exprime ne sortent pas de mon chapeau. Renoir disait « présent partout et visible nulle part ». D'une certaine façon, tout est autobiographique. Mais l'idée de me dessiner me rend mal à l'aise.

 

D'où les paraboles que sont le Petit Christian ou Blotch ?

Blutch : Oui, mais je suis partout aussi dans Vitesse moderne ou dans La volupté. Et plus encore dans Péplum.

 

Justement, quelques mots sur Péplum ?

Blutch : C'est adapté du Satiricon de Pétrone. J'avais envie de sortir de Fluide Glacial et arrêter de dessiner des canards. Je voulais faire un livre âpre. L'antiquité c'était parfait pour cela.

 

Quitter Fluide, c’était pouvoir faire des choses qui ne soient pas de l'humour ?

Blutch : Oh, je n'abandonne pas le terrain de l'humour. La Volupté est un livre comique. J'ai abandonné le terrain du pastiche et de la parodie, mais l'humour, le déplacé, l'incongru, le grotesque restent mes chevaux de bataille. Pour La Volupté, qui est dans le prolongement de Vitesse Moderne, je pense à ce que Luis Buñuel faisait au cinéma. Mort au psychologisme !

 

Vos livres sont parus chez de nombreux éditeurs différents. Qu'est-ce qui vous fait choisir une structure d’édition plutôt qu'une autre ?

Blutch : Souvent, j'ai un interlocuteur, mon éditeur, qui m'aiguillonne, qui me contre, qui me donne envie. J'en ai eu plusieurs, et cet interlocuteur prime sur la maison d'édition, parce qu'un projet, c'est aussi un dialogue avec lui. Quand j'étais à Fluide Glacial, j'essayais de provoquer le rédacteur en chef de l'époque, Jean-Christophe Delpierre. Je marche beaucoup comme ça, en cherchant le dialogue et la confrontation.

 

Votre influence sur les dessinateurs actuels est énorme. On parle même d'école Blutch. Quel est votre sentiment à ce sujet ?

Blutch : S'il y a une école Blutch, il faut me dire qui y donne des cours, parce que moi, je ne touche rien.

 

Et comment voyez-vous l’avenir ?

Blutch : La bande dessinée est un métier dans lequel on démarre jeune et on se fige vite. C'est pour cette raison que je mène des expériences. J'ai peur de me raidir. C'est pourquoi aussi je n'ai pas envie de faire de séries ou des personnages, qui imposent un carcan. Je veux rester en alerte.

 

 

Propos recueillis le 20 juin 2006
interview parue dans Bang! 04

 

 

 

Bibliographie Blutch

 

1992 – Waldo's bar (Fluide Glacial)

1993 – Mademoiselle Sunnymoon (Fluide Glacial)

1994 – Sunnymoon, tu es malade (L'Association)

1995 – Lettre américaine (Cornélius)

1996 – La Présidente, scénario de JC Menu (dans Noire est la Terre, éditions Autrement)

1997 – Péplum (Cornélius)

1998 – Rancho Bravo, scénario de JL Capron (Fluide Glacial)

1998 – Notes pour Péplum (Cornélius)

1998 – Le petit Christian (L'Association)

1996-1999 – Mitchum, comics 1 à 5 (Cornélius)

1999 – Piccoli

1999 – Blotch le roi de Paris (Fluide Glacial)

1999 – Le Pacha, scénario de Fabio Viscogliosi (Le Seuil)

2000 – Blotch face à son destin (Fluide Glacial)

2000 – Le cavalier blanc numéro 2 (Alain Beaulet)

2002 – Mish Mash (Cornélius)

2002 – Vitesse moderne (Dupuis)

2003 – Donjon Monster T.7 - Mon fils le tueur, avec Sfar & Trondheim, (Delcourt)

2004 – Total Jazz (Le Seuil)

2005 – Mitchum – intégrale (Cornélius)

2005 – C'était le bonheur (Futuropolis)

2006 – La volupté (Futuropolis)