Hanté
Par Jérôme Briot le mercredi 8 juin 2005, 20:05 - critique - Lien permanent
par Philippe Dupuy (Cornélius)
Pour son premier livre solo, Philippe Dupuy n'a pas fait dans la demie mesure : 192 pages en noir et blanc, réparties en une dizaine de nouvelles. Fil directeur entre les histoires, la pratique quotidienne du jogging par l'auteur, particulièrement propice à la rêverie : ne dit-on pas que cet effort d'endurance libère dans le cerveau des substances, naturelles certes, mais proches des psychotropes ?
L'argument de ce livre n'est pas l'autobiographie, même si Dupuy s'y représente. Cela étant, on ne pourra s'empêcher de penser qu'il y a dans la récurrence de certains thèmes quelque chose d'extrêmement révélateur. Il est frappant de constater qu'un nombre important d'histoires se rapporte à la mutilation ou au handicap, plus précisément à la cécité ou, de façon plus marquée encore, à la perte des mains. Des mutilations apparaissent dans trois chapitres : d'abord l'histoire (muette comme les grandes douleurs) de ce chien qui, emprisonné dans un piège à loup, se ronge la patte pour retrouver la liberté, mais n'y gagne pas un long sursis. Ensuite, dans ce qui est peut-être le seul passage autobiographique du livre, Dupuy se souvient que lorsqu'il avait douze ans, il y avait dans sa classe un garçon né sans mains. Ce dernier se débrouillait plutôt bien, pourtant le jeune Philippe y voyait le pire handicap qu'on puisse avoir. Enfin, une histoire animalière revient également sur ce thème… A bien y penser, on trouve déjà dans Inventaire avant travaux (le sixième volume de Monsieur Jean), une histoire de mutilation : Jean, en proie à une crise existentielle, imagine qu'il rencontre l'ancien locataire de son appartement en passant par une faille dans le mur, et se trouve amputé des deux bras en revenant à son appartement. Le sujet est donc trop présent pour qu'on n'y voit pas la hantise du dessinateur (comme suggère le titre) de perdre les mains grâce auxquelles il exerce son art.
La plupart des histoires de Hanté sont relativement sombres. Une exception avec Vide, quiraconte de façon magistrale comment un étudiant peintre utilisa les moqueries de son professeur pour transcender totalement son art et ne plus avoir besoin d'enseignement.
Le style adopté ici par Philippe Dupuy n'est ni celui de Dupuy-Berberian, ni celui qu'on a pu lui connaître dans les pages de Journal d'un album. Dans Hanté, Dupuy s'exprime avec un trait à la fois plus spontané et moins paisible, un trait réflexe, non prémédité. Détail particulièrement distinctif, c'est un trait fin et d'épaisseur constante, alors que celui de Dupuy-Berberian et assez gras et en épaisseurs variables. Mais ce recueil surprend avant tout par ses sujets, et nous laisse sur l'étonnante impression d'avoir découvert un nouvel auteur.
