Monsieur Jean T7, par Philippe Dupuy et Charles Berberian (Dupuis)

 

Créé en 1991, Monsieur Jean est un personnage d'un nouveau genre. Ni héros, ni anti-héros, ni caricature, Jean est tout simplement un citadin dans une grande ville. Un peu artiste, rêveur mais pas déconnecté, fidèle en amitié et sans ambition démesurée… il est aussi unique et particulier qu'on peut l'être, c'est-à-dire totalement et pas beaucoup à la fois. Alors pourquoi lui consacrer une série ? C'est que précisément, Jean nous est familier. Il nous ressemble. Exécuté dans un élégant style ligne claire qui ne cesse au gré des albums de gagner en épure, Monsieur Jean est la transposition romancée d'anecdotes vécues ou observées par ses deux auteurs.

Les trois premiers volumes de la série étaient des recueils d'histoires en quelques pages. Puis, à partir de Vivons heureux dans en avoir l'air, Dupuy et Berberian ont lancé leur personnage dans des récits de 54 pages. Ils ont aussi tenté d'autres expériences narratives en produisant La théorie des gens seuls, volume hors série en noir et blanc de plus de 120 pages, publié dans la collection Tohu-bohu des Humanoïdes associés.

Comme pour confirmer que toutes les formes sont possibles pour cette série, Dupuy et Berberian ont pour le septième tome choisi de produire tout un album en courtes séquences d'une page, plus occasionnellement deux. Comme l'indique le titre, Jean traverse une période de stabilité. Il a temporairement résolu les questions existentielles qu'il se pose depuis toujours. Sur tous les plans, il a atteint "un certain équilibre". En conséquence, son quotidien est fait de choses plus simples et plus légères. On en revient à des anecdotes semblables à celles qu'il vivait dans le premier tome, à l'époque où il était persécuté par sa concierge. Nous le découvrons par exemple en froid avec sa boulangère ou jaloux de l'excellent relationnel qu'un autre jeune père du quartier a pu développer avec les ménagères du voisinage. Actuellement, son problème le plus aigu est de trouver une nourrice acceptable pour garder sa fille Julie.

Les auteurs en profitent pour glisser d'autres personnages sous les projecteurs, en fait ceux qui n'ont pas encore atteint ce fameux équilibre. Tout d'abord Félix, qui traverse une crise passagère d'une façon aussi infantile que nombriliste... au point qu'Eugène (le fils adoptif de Félix, qui a énormément gagné en maturité dans le peu de temps qui sépare cet album du précédent) et lui ont désormais des rapports père / fils totalement inversés (mais très comiques !). Puis Agnès, une copine de Cathy que nous découvrons dans cet album, célibataire honteuse de l'être qui court de façon avide et maladroite derrière l'idée du couple rangé, heureux, normal et stéréotypé… plus encore que derrière l'amour.

On zappe d'un personnage à l'autre, d'une anecdote à l'autre. Pour autant, cela ne forme pas un ensemble totalement discontinu : il y a une histoire globale qui progresse entre la première et la dernière page, peinte par petites touches à la manière impressionniste : il faut un peu de recul pour saisir le tableau d'ensemble.

 

 

La lecture du troisième volume de Monsieur Jean prend un éclairage tout à fait différent, si on l'accompagne de celle du Journal d'un album (édité par L'Association) : dans cet ouvrage, les deux auteurs font l'expérience assez inédite pour l'époque (et encore aujourd'hui !) d'un carnet autobiographique qui explique les circonstances et les inspirations qui ont accompagné l'écriture de Les femmes et les enfants d'abord. C'est toutefois le tome 4 de Monsieur Jean, plus poétique, plein d'une fragilité touchante et doté d'un récit à l'architecture admirable qui sera en 1999 distingué à Angoulême par le prix du meilleur album.