Monsieur Philippe, Monsieur Charles & Monsieur Jean

 

Depuis 1983, Dupuy et Berberian rédigent et dessinent à quatre mains des histoires en bande dessinée, des carnets de voyages, des illustrations de publicité ou littéraires. Ils entrent en 1984 à Fluide Glacial où ils créent Le journal d'Henriette, puis rejoignent les Humanoïdes Associés. Chez cet éditeur, ils développeront un personnage comme on n'avait jamais vu : un être du quotidien, trentenaire, célibataire, plein de doutes… presque réel : Monsieur Jean. L'idée fera école et contribuera à attirer la bande dessinée vers un registre adulte. Rencontre avec deux auteurs remplis d'exigence pour leur art.

 

 

En 2002, vous avez sorti le livre Bicéphale pour expliquer comment vous travaillez en duo, à la fois sur le scénario et sur les dessins. Ce livre, c'était pour qu'on ne vous pose plus la question ?

Philippe Dupuy : Oui, c'est une question qu'on nous a posé un nombre incalculable de fois. On y a répondu sérieusement, puis avec dérision… mais aucune réponse ne résout rien, parce que c'est quelque chose de difficile à rationaliser.

Charles Berberian : Comme il n'y a pas vraiment de réponse, Bicéphale contourne le problème par un décalage humoristique. D'abord avec un petit film d'animation réalisé par Philippe. On y voit des marionnettes à notre effigie qui travaillent ensemble, en utilisant un crayon pour deux grâce à un système de poulies… Puis des témoignages de camarades, comme Loustal, Avril, Jean-Claude Denis ou Blutch, également sous forme de marionnettes. Il y a aussi un texte qui énumère les points essentiels pour assurer la pérennité d'une collaboration comme la nôtre. En fait, nous avons répondu d'une façon plus directe avec le Journal d'un album.

 

Une collaboration tout de même étonnante, ce sont vos carnets de voyage !

D : C'est simple, au contraire. Quand nous voyageons, nous aimons dessiner sur place : c'est mieux que des photos qui restent dans un carton, parce qu'un dessin, il faut se poser pour le faire. On s'était aperçus qu'on était allés dans des villes, pas au même moment, mais que nous en avions l'un et l'autre ramené des dessins. Ils avaient des styles différents, mais ils se répondaient. D'où l'intérêt de réunir nos dessins dans un carnet commun plutôt que dans des carnets indépendants.

 

Le nouveau Monsieur Jean étonne par sa forme : il est composé exclusivement d'histoires en une ou deux pages… Pourquoi ce choix ?

D : Il y a dans les histoires en une page une immédiateté assez plaisante : dès qu'une idée est trouvée, on peut la coucher sur papier. Dans un grand récit, il faudrait essayer de l'intégrer à l'histoire, ce qui n'est pas toujours évident. La forme employée ici nous permet de montrer certaines facettes des personnages qu'on n'avait pas encore abordées. Nous avons créé le personnage d'Agnès pour apporter à Cathy l'entourage qui lui faisait défaut. C'est aussi l'occasion d'approfondir le personnage d'Eugène. Enfin et surtout, un album d'histoires en une page, c'était un bon moyen pour ne pas ressentir à nouveau le carcan de l'album standard.

B : Nous sommes arrivés à une impasse avec les albums de 48 ou 54 pages. C'est un format imposé, qui nous oblige à amputer nos histoires de scènes importantes ou à les tronçonner en plusieurs albums. Etre toujours obligés de faire rentrer nos histoires dans des chaussures trop petites, cela finit par être agaçant. Donc nous avons décidé pour le moment de mettre de côté le long récit que nous avions commencé à écrire, le temps que l'objet "album de bande dessinée standard" évolue ou disparaisse.

 

Vous sentez une vraie résistance de la part des éditeurs pour sortir du format 48 pages ?

B : Nous sommes entrés en bande dessinée par l'album standard, pour progresser vers l'album noir et blanc volumineux… Ce qu'on aimerait à présent, c'est amener un format plus étendu chez de gros éditeurs.

D : Nous avons trouvé chez Dupuis une écoute. On les sent prêts à avancer. La collection Expresso va s'élargir, avec des "Double Expresso", qui feront jusqu'à 80 pages. Notre but n'est pas de faire des pavés pour le seul plaisir de caler la bibliothèque, mais de pouvoir raconter les histoires comme on l'entend. Notre exigence est simple, elle est que le format s'adapte aux histoires et qu'on ne soit plus obligés d'adapter l'histoire au format. Ce devrait être une évidence dans l'édition !

Notre envie, c'est de n'avoir aucune limite a priori, quitte à ce qu'un album se fasse en noir et blanc. Les gamins qui aujourd'hui lisent du manga ne liront peut-être pas de la bande dessinée plus tard… mais il est certain que les éditeurs ne pourront pas affirmer qu'ils ne savent pas lire du noir et blanc !

 

Vous avez toujours défendu une bande dessinée différente, plus intime… L'autobiographie est aujourd'hui un vrai courant, on trouve même des auteurs qui en font par manque d'inspiration. Qu'en pensez-vous ?

B : Je ne me sens défenseur d'aucun courant : partout il y a de bons et de mauvais livres. De très mauvais auteurs font de l'autobiographie. Et puis, certains livres qui ne sont pas autobiographiques en disent plus long sur leur auteur que certaines autobiographies où les auteurs ne s'investissent pas du tout. Pour moi la valeur première, c'est l'implication que les auteurs mettent dans leurs livres. Qu'il s'agisse de personnages réels ou inventés, il faut qu'il y ait une implication suffisante de l'auteur pour que je puisse croire à l'univers qu'il met en place. C'est par son implication qu'il va me permettre de penser que ses personnages, réels ou fictifs, sont des êtres de chair et de sang.

D : Au début, les personnes qui faisaient de l'autobiographie le faisaient par besoin et non en référence à un genre. Approximativement de Lewis Trondheim est un super bouquin, de même que Livret de Phamille de Menu – d'ailleurs, je préfère quand il dessine que quand il écrit, je trouve que c'est plus parlant au bout du compte. Quand je défends la possibilité de pouvoir faire des livres différents, ce n'est pas pour cracher sur la bande dessinée classique. Il y a des albums formidables qui s'accommodent du format 48 pages. Et même dans l'heroic fantasy, qui me semble un genre adolescent boutonneux, on trouve quelques jolies perles.

 

Quand vous avez commencé Monsieur Jean, vous aviez exactement le même âge que votre personnage. Les années défilent, plus vite pour vous que pour votre personnage. L'écart se creuse ?

D : Pas tant que ça, parce que nous avions de l'avance sur lui. Quand on a commencé Monsieur Jean, mon fils venait de naître. Peut-être que dernièrement, les choses ont été moins vite pour lui parce qu'il y a des périodes sur lesquelles il est plus intéressant de s'arrêter. Rien ne nous interdit de faire un rattrapage si on en ressent le besoin, avec une énorme ellipse entre deux albums.

B : On triche un peu. Il se passe dans cet album des choses qui ne sont pas éloignées de notre quotidien. Une dizaine d'histoires sont inspirées d'événements que nous avons vécus dans l'année. L'âge d'Eugène est proche de celui de nos enfants, ce qui permet de retranscrire des expériences presque sur le vif.

Cela étant, nous ne voulons pas faire vieillir les personnages trop vite. Jean a longtemps été emblématique des trentenaires pas sûrs d'eux. Nous avons éloigné notre personnage de ça, parce qu'il a vieilli et nous aussi… mais je n'ai pas très envie qu'il passe de cette étiquette à celle du bobo.

 

En atteignant l'équilibre évoqué dans le titre de l'album, Jean n'est-il pas en train de devenir comme Tintin : un personnage lisse entouré de personnages truculents ?

B : Les personnages principaux sont plus souvent des capteurs ou des récepteurs que des personnages qui émettent. C'est encore plus vrai dans le cas d'un personnage témoin qui sert de masque aux auteurs et au lecteur lui-même. Mais Jean n'est pas systématiquement lisse. La crise existentielle qu'il traverse dans le tome 6, même Cathy n'y comprend rien. Ce n'est pas le personnage stable ou rassurant qu'on pourrait croire.

D : Monsieur Jean n'est pas extraverti. Il est calme, posé, il s'énerve exceptionnellement. Pour autant, il n'est pas comme Tintin un personnage asexué, hors du temps, irréel. Jean trouve qu'on vit dans une époque où les gens sont égoïstes. Ce qu'il déteste par-dessus tout, c'est les arrivistes. Je ne crois pas que ce soit un personnage lisse. Il a des convictions très ancrées, qu'il affirme en douceur, sur la longueur. Dans cet album on a mis les projecteurs sur d'autres personnages, mais Jean conserve un rôle très important : il est le lien entre eux tous.

 

Comment expliquez vous que Jean ne reproche jamais rien à Félix, qui est quand même d'un sans-gêne incroyable ?

D : C'est très fréquent qu'on ait des amis bourrés de défaut, qu'on continue de voir ! Les défauts des amis leur appartiennent… ils nous renvoient aux nôtres. Peut être que l'exubérance et le sans-gêne de Félix renvoient à Jean son côté trop renfermé et réservé, qu'on peut aussi considérer comme un défaut.

B : Je ne trouve pas Félix insupportable. Félix, c'est l'inadapté, l'inconséquent, l'irresponsable. C'est un personnage égocentrique, toujours à côté des choses. Rien que pour ça, je le trouve sympathique. Jean lui est entre ça et Clément, qui est plus installé.

 

Au bout de 20 ans de collaboration, y a-t-il des tics de dessins que vous avez, ou que vous relevez chez l'autre ?

B : Les problèmes sont les mêmes, qu'on soit un ou deux. Les carnets de voyages, qu'on fait chacun de notre côté, nous permettent de faire évoluer notre dessin sans rien imposer à l'autre au départ. Parfois nous prenons des mauvaises directions sans réfléchir, à d'autres moments nous déployons des trésors d'autocritique quand ce n'est pas nécessaire. L'intérêt de cette collaboration, c'est de pouvoir dialoguer pour faire mûrir les projets. Pour moi, c'est plaisant de raconter un projet à quelqu'un, pour voir si ça fonctionne ou pas. L'autre est le premier spectateur. Réussir à l'intéresser est un élément essentiel pour maintenir l'envie de faire des livres ou d'autres réalisations. En ce moment, par exemple, nous travaillons sur un petit film d'animation…

D : C'est pour un programme cinéma : différents auteurs, sous la direction d'Etienne Robial, préparent des films d'animations d'une dizaine de minutes chacun, sur le thème de la peur. A part nous, il y a Mattotti, Blutch, Charles Burns, Richard McGuire, Marie Caillou… Ce n'est pas totalement financé, nous espérons que ça verra le jour. Par ailleurs, j'ai envie de continuer à explorer des livres en solo, Charles a un projet de livre sur le Liban… Et ensemble, Jean-Claude Denis nous a confié le dessin d'un livre qui s'appellera Juste avant la fortune et on a plein de choses dans les cartons…

 

Propos recueillis le 29 avril 2005

 

Une question perso à Charles Berberian :

Pourquoi avoir proposé le scénario de Cycloman à un jeune auteur, Grégory Mardon, plutôt que de le dessiner vous-même, seul ou avec Philippe Dupuy ?

Charles Berberian : Philippe ne partage pas mon goût pour les comics américains, alors que moi c'est le genre par lequel je me suis intéressé à la bande dessinée. De nos jours, je m'intéresse plus aux auteurs comme Charles Burns, Chris Ware, Joe Matt et compagnie, mais la mythologie du super-héros me plait toujours autant. J'avais parlé de Cycloman à Sébastien Gnaedig, en lui disant que je ne pensais pas le dessiner. Il en a parlé à Grégory Mardon, qui lui aussi est un lecteur de comics et qui avait travaillé dans l'animation. J'avais envie de fonctionner d'une façon libre et aléatoire sur ce projet en noir et blanc, en rédigeant les scènes et les dialogues sans indication de découpage. De cette façon, Grégory avait la liberté de faire cinq pages s'il le souhaitait sur une phase comme "Cycloman s'élance et se dirige vers la mer". Je voulais faire ce livre en spectateur.

 

 

 

Une question perso à Philippe Dupuy

Hanté est votre premier album solo. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Philippe Dupuis : Ce sont des récits personnels, mais avec une distance. Ce n'est pas du tout Journal d'un album bis : ce sont des histoires d'animaux, de catcheurs, de bestioles bizarres, d'un peintre des années 20… et quelques histoires où je fais du jogging.

J'ai essayé dans Hanté d'appliquer les choses que j'ai comprises en regardant des films d'animation japonaise ou en lisant des manga. Miyazaki laisse aller, il ne cherche pas à donner toutes les clés. Cela donne des histoires dont l'interprétation varie selon le lecteur, selon peut-être aussi le moment de lecture. C'est pourquoi je préfère ne pas trop en parler : j'ai envie de laisser chacun se dépatouiller avec sa lecture, sans explications officielles de l'auteur.

 

 

 

Bibliographie commune :

 

1985 – Petit peintre

1987 – Graine de voyous

1988 – Le Journal d'Henriette, tome 1

1988 – Le Journal d'Henriette, tome 2

1989 – Une aventure de Stanislas : Klondike

1990 – Le chat bleu

1991 – Le destin d'Henriette (Le journal d'Henriette, tome 3)

1991 – Les Héros ne meurent jamais

1991 – Monsieur Jean, l'amour, la concierge (Monsieur Jean, tome 1)

1992 – Les nuits les plus blanches (Monsieur Jean, tome 2)

1994 – Les femmes et les enfants d'abord (Monsieur Jean, tome 3)

1994 – Journal d'un album

1996 – New York Carnets

1998 – Une envie de trop (Henriette, tome 1)

1998 – Vivons heureux sans en avoir l'air (Monsieur Jean, tome 4)

1999 – Barcelone Carnets

1999 – Un temps de chien (Henriette, tome 2)

2000 – La théorie des gens seuls

2001 – Lisbonne Carnets

2001 – Trop potes (Henriette, tome 3)

2001 – Le petit garçon qui n'existait pas

2001 – Comme s'il en pleuvait (Monsieur Jean, tome 5)

2003 – Esprit, es-tu là ? (Henriette, tome 4)

2003 – Inventaire avant travaux (Monsieur Jean, tome 6)

2004 – Tanger Carnets

2005 – Un certain équilibre (Monsieur Jean, tome 7)

 

Bibliographie Berberian :

 

1985 – Sauve qui peut (avec F. Avril)

1986 – Des mouches pour Nemon (avec Aussel)

2002 – Cycloman (avec G. Mardon)

2004 – Playlist

2005 – Nightbuzz : the spell (disque avec JC Denis)

 

 

Bibliographie Dupuy :

 

2005 – Hanté