Bureau des prolongations
Par Jérôme Briot le mardi 10 mai 2005, 20:05 - critique - Lien permanent
de Simon Hureau (Ego comme x)
En 2003, Simon Hureau publie Palaces, son premier livre où il raconte les mille découvertes joyeuses, admiratives ou amères de son voyage au Cambodge. Parmi les souvenirs cuisants, le vol de sa sacoche, celle dans laquelle il rangeait – entre autres – ses papiers et ses carnets de croquis. Obtenir de l'ambassade un nouveau passeport, c'est pénible, mais c'est l'affaire d'une semaine. La perte de son carnet est plus douloureuse, quasi traumatique : depuis ce vol, l'auteur n'a plus vraiment le goût ni l'envie du dessin. Puisque son voyage joue les prolongations, autant ne pas rester dans l'atmosphère suffocante de Phnom Penh et continuer la visite du pays…
Sur la route, Angkor !
Hors des pistes balisées, organisant son trajet avec une simple carte routière, Simon Hureau collectionne ce qu'aucun guide touristique ne peut proposer : les rencontres fortuites et les expériences inédites, comme ce bain improbable au sommet des arbres, dans les eaux troubles et boueuses du Tonlé-Sap, lac en crue qui a complètement inondé la forêt riveraine. En 112 pages très denses, sans aucun bavardage inutile, Hureau nous fait partager sa curiosité de chaque instant pour les choses simples ou essentielles, nous raconte quelques légendes du Cambodge, un peu de l'Histoire du pays, sans en masquer les travers, notamment la corruption généralisée qui gangrène toute l'administration. Dépeinte de façon tragi-comique, l'obtention d'un simple visa relève de l'odyssée… d'où le titre Bureau des prolongations, qui suggère les tracasseries administratives à la Kafka plus que le récit d'un authentique amoureux du voyage.
Au plus fort d'une crise de mal du pays, l'auteur confesse qu'il aimerait être en hiver au coin du feu, lisant un album de Tintin. De fait, il y a quelque chose d'hergéen dans le style de ce jeune auteur, que ce soit dans les visages, la forme des phylactères ou les interjections utilisées ("triple cornichon !", "quel pirate !"). Jusqu'à la dernière case qui pourrait être un clin d'œil aux Picaros. Ajoutons à cela la sincérité, la poésie et l'humour : l'auteur et l'œuvre sont remarquables.
