par François Olislaeger & Pauline Fondevila (Denöel Graphic) 

 

Seule dans son atelier, une jeune femme passe le temps en répétant en boucle sur l'écran de son ordinateur portable cette célèbre réplique d'Anna Karina dans Pierrot le fou : "Qu'est-ce que je peux faire ? J'sais pas quoi faire…". La réponse finit par lui parvenir sous forme d'un SMS : "S'il vous plait, dessine-moi un mouton", comme dans le Petit Prince. S'exécutant en dessinant une simple boite (comme le préconise Saint-Exupéry), la jeune femme a soudain un déclic. Elle va se lancer dans l'écriture d'un roman, mettant en scène un alter ego de papier qu'elle nomme "P". Les mécanismes de sa créativité se mettent alors en marche. Cela se traduit par des rêveries où P. se balade à Echoesland, c'est-à-dire dans ce monde onirique fait des réminiscences culturelles de tout ce qui compose l'expérience personnelle de la romancière.

Pour l'essentiel, Echoesland est donc constitué d'éléments de la culture occidentale de la seconde moitié du 20e siècle : cinéma, objets pop, livres, personnages divers de fiction, couvertures célèbres de disques, chansons, etc.

Les planches sans parole de cet album font rapidement entrer le lecteur dans un jeu où il tente de repérer et de décrypter un maximum de références. Selon notre vécu personnel, certaines allusions semblent évidentes, d'autres nous sont totalement inconnues ou nous laissent sur la frustration d'un déjà-vu sur lequel il est impossible de poser un nom…

En hommage à Little Nemo, qui dans la série de Winsor McCay se réveille en tombant de son lit à chaque fin de planche, les rêveries de P. se terminent invariablement par une même case où elle reprend conscience, assise à son bureau. On peut s'en tenir à la dimension ludique de cet album, ou y voir une allégorie de la création artistique, qui nécessite pour l'artiste d'aller puiser de la matière au plus profond de son expérience.

 

Le titre annonce d'emblée la couleur : Little P. in Echoesland rend hommage au Little Nemo in Slumberland de Winsor McCay, série créée en 1905, voilà tout juste cent ans.

Slumberland étant lui-même une transposition du Wonderland, le pays des merveilles d'Alice, et sachant comment Alice retourna dans ce pays imaginaire pour sa seconde aventure, on s'amusera à considérer qu'Echoesland n'est pas, lui, situé de l'autre côté du miroir : il est le miroir lui-même.

 

Que cache l'initiale P. ? Probablement P pour Pauline, le prénom de l'artiste havraise qui a conçu l'ouvrage. Pour l'esthétique, préférons lire P pour  Personne, ce qui prolonge l'hommage à McCay, puisqu'en effet, "nemo" en latin signifie "personne".