Pierre Makyo est l'auteur remarquable et discret de plus de vingt séries de bandes dessinées. Pour la plupart, les histoires de cette œuvre variée se situent sur une frontière entre la réalité et le fantastique... là où le surnaturel peut faire irruption dans notre monde, à l'image du marais brumeux de la Balade au bout du monde.

 

 

« Une bonne histoire racontée au bon moment peut changer la vie… »

Pierre Makyo : C'est une théorie qui est le résultat de recherches sur le conte et ses mécanismes. Il y a un arsenal de théories sur le vocabulaire des contes, leur structure, le rôle des personnages … Cela ressort plus de la psychologie ou de la métaphysique que de l'envie d'édifier les enfants. 

 

Cette phrase fonctionne aussi, plus encore peut-être, pour le conteur lui-même !

En effet, ce que je découvre en essayant de progresser dans ma technique narrative et dans mon ambition de raconter des histoires me transforme, ainsi que ma vision du monde. Cela imbibe mes histoires. C'est d'ailleurs ce qui me passionne.

 

Vous avez commencé en tant qu'auteur complet. Quelles sont les circonstances qui vous ont donné envie d'imaginer des histoires pour d'autres dessinateurs ?

Au départ, je me sentais pur dessinateur. J'ai commencé à me bricoler quelques scénarios, plus comme prétexte pour dessiner que par volonté de mettre en œuvre une histoire. La rencontre avec Dodier a été déterminante : il m'a demandé un scénario, ce qui a bouleversé mes perspectives. Quand on scénarise pour soi-même, on peut se permettre de rester dans l'opacité et dans l'inexpliqué. Ce n'est plus possible quand on écrit pour quelqu'un. Mon premier jet était nul, mais j'ai eu le déclic.

Pendant un moment j'ai continué à dessiner tout en réalisant des scénarios pour d'autres. Puis j'ai fini par comprendre que je ne pouvais pas donner ma pleine mesure à la fois comme dessinateur et comme scénariste. Inventer des histoires fortes mais qui restent simples, c'est vraiment un travail spécifique, très différent du dessin… et cela me passionne. Comme par ailleurs je me trouve limité graphiquement, j'ai résolu il y a quatre ans de m'orienter plus vers l'écriture.

 

Comment choisissez-vous les dessinateurs de vos histoires ? Vous avez en tête un style précis et il faut trouver le dessinateur correspondant ou vous adaptez votre histoire au dessinateur ?

Quand je fais une histoire, j'essaie avant tout de trouver une idée forte et de bien l'exploiter sans me préoccuper de savoir si je vais ou non trouver un dessinateur. J'ai confiance dans le fait qu'à partir du moment où mon histoire est suffisamment forte pour avoir une vie propre, un dessinateur s'y intéressera et lui correspondra. Quand j'ai finir d'écrire Elsa, j'ai pensé qu'il serait difficile de trouver un dessinateur. Pour cette histoire, il fallait quelqu'un capable de dessiner des aquarelles représentant des dessins d'enfants, capable aussi de faire des couleurs directes, de la bande dessinée au trait et même de faux Modigliani. Cela paraissait impossible. Quand je suis allé voir l'exposition de peinture de Michel Faure à Laval, au moment où j'étais en train d'admirer combien il est doué, il est venu me taper sur l'épaule et me demander si je n'avais pas une histoire pour lui ! Un autre exemple : pour le quatrième cycle de la Balade au bout du monde, je cherchais un dessinateur. J'ai rencontré Laval Ng, dessinateur mauricien, au cours d'un festival BD à la Réunion. A cause d'un problème d'organisation, on s'était retrouvés à partager une chambre d'hôtel. Il m'a montré son travail ; c'était exactement la personne que je cherchais ! J'ai toujours bénéficié de ce genre de coïncidences quasi magiques. Cela me plaît bien et ce n'est pas sans rapport avec mon sujet de prédilection : le réalisme fantastique, les synchronicités et les hasards qui n'en sont pas.

 

Qu'est-ce qui vous décide à vous choisir vous-même pour dessiner une histoire ?

C'est simple : je me choisis quand les histoires sont dans un registre très personnel. Grimion gant de cuir est issu de mon goût pour la psychologie et l'alchimie mais surtout se situe dans le cadre de mon enfance. Mon grand-père paternel était paysan dans la Sarthe. J'avais envie de dessiner ces décors familiers. Le cœur en Islande est inspiré des histoires que mon autre grand-père, pêcheur en Islande, racontait à mon père qui me les a transmises. Quant à L'histoire de chaque jour, c'est aussi le fruit de recherches très personnelles.

 

Le principe d'avoir un dessinateur différent pour chaque cycle de La balade au bout du monde s'est mis en place de manière accidentelle ?

Oui, complètement. A la fin du première cycle, Laurent Vicomte m'avait proposé de conserver ce héros récurrent pour d'autres histoires en quatre volumes mais il voulait d'abord faire un one-shot plus personnel, Sasmira, qui s'est transformé en histoire plus longue… De mon côté j'avais depuis longtemps écrit le second cycle. Nous avons fini par convenir que ce ne serait pas possible de poursuivre la Balade ensemble. Et puis l'idée me plaisait d'avoir à chaque nouveau cycle un nouveau dessinateur pour renouveler l'énergie du feuilleton. Le public n'a pas entièrement suivi cette démarche, sans doute parce qu'il n'aime pas que le graphisme des héros change. Moi, je continue d'apprécier d'avoir un nouvel univers graphique à chaque fois.

 

Le premier cycle de la Balade est immédiatement devenu un best seller. Or, les auteurs de séries à succès sont souvent accusés de tirer artificiellement leurs histoires en longueur, pour exploiter le filon. Qu'en pensez-vous ?

Dans une série comme Blueberry, chaque tome est une histoire complète. Ce principe ne choque pas les lecteurs. Au contraire, on aime bien les héros récurrents. Mon intention dans la Balade est de suivre les histoires d'un héros récurrent, non pas sur un volume mais sur trois ou quatre tomes pour pouvoir développer les histoires. Je n'ai pas l'impression d'exploiter un filon, plutôt de m'amuser à explorer un univers et de le parcourir en tous sens. Pour cette saga, je pense que c'est plus le changement de dessinateur que le fait de raconter d'autres histoires qui déstabilise les lecteurs.  Sans doute ne trouvent-ils pas cela aussi amusant que moi.

 

Le public commence à prendre goût pour ce genre d'expériences ! Giroud l'a fait avec son Décalogue ; Sfar et Trondheim aussi avec Donjon… Peut-être avez-vous commencé trop tôt ?

Eh oui, il faut tout de même reconnaître que j'étais un précurseur ! (Rires). En définitive, la façon dont les choses sont perçues n'est pas fondamentale pour moi. J'aime inventer des histoires, j'aime les raconter et ma démarche est sincère. A partir de la, j’entends ce que les gens disent mais je n’en tiens compte que pour ce qui concerne ma possibilité d’améliorer les histoires elles-mêmes.Quand je fais un nouveau cycle de la Balade, c'est que j'ai quelque chose de nouveau à raconter. J'y mets toute mon énergie, j'y travaille avec application et même parfois avec un peu d'audace. Je n'ai pas l'impression d'être dans l'imposture, mais au contraire dans une belle posture de narrateur.

 

Pourquoi avoir abandonné Jérôme K. Jérôme Bloche, le personnage que vous aviez créé avec Dodier et Le Tendre ?

Dodier, mon complice de toujours, est un dessinateur très régulier. Lui préparer une histoire par an, j'aurais vécu ça comme une contrainte. Je craignais de tomber dans le systématisme, alors que j'aime faire des choses variées, sans cesse nouvelles. Dodier commençait à se sentir la motivation pour faire ses propres histoires, je l'ai encouragé dans cette direction.

 

Pouvez-vous parler d'Ikar, votre collaboration avec René Follet ?

Avec Dodier nous partagions une vénération pour René Follet et son dessin. Nous faisions des gammes sur ses personnages qui dansent plus qu'ils ne marchent. Follet a un dessin réaliste mais plein de fantaisie, il est aussi un immense illustrateur. Pourtant ses bandes dessinées n'ont jamais vraiment rencontré leur public. Je voulais lui proposer une histoire dans laquelle sa fantaisie pourrait s'exprimer. J'ai donc créé Ikar, qui reste une de mes histoires préférées… et… ça n'a pas marché ! Peut-être que j'ai tort de vouloir mêler l'humour avec une certaine poésie ? J'ai essayé à nouveau avec Alzeor Mondrago… même punition. Ou alors, c'est que mon humour ne fait rire que moi. Dommage, parce que c'est un registre que j'aime.

 

Pourquoi ressentiez-vous le besoin de revenir sur Graines de Paradis et d'en proposer une réécriture avec un nouveau titre, L'histoire de chaque jour ?

Quand j'ai fait Graines de Paradis, j'avais l'idée d'une trilogie avec les deux premiers épisodes en bande dessinée et un roman en conclusion. A la fin du second volume, le héros dit "plus tard je serai écrivain et je raconterai notre histoire". Il y a donc un jeu de miroirs entre le roman et la BD. L'écriture du roman, réalisée parallèlement à celle des scénarios des BD a modifié des choses dans le projet global. Graines de Paradis n'était plus en adéquation avec ce projet. De plus, c'était un album – le seul de ma carrière – mal imprimé.

Cette trilogie est vraiment une photographie de l'état de mes recherches personnelles et de mes réflexions sur le rôle du conteur et le fait de raconter des histoires. Une histoire doit être utile, comme dans le théâtre indien où il faut que le spectateur ne soit plus tout à fait le même après la pièce. J'aime l'idée que les histoires transforment le lecteur.

Donc, comme j'avais vraiment envie que ce projet soit intelligible et peaufiné dans les moindres détails. A l'occasion de la sortie du second tome, j'ai redessiné 16 ou 17 pages du premier tome et j'ai refondu le projet global.

 

Ecrire le roman vous a posé des difficultés ?

Oui, on ne passe pas comme ça de la littérature en images au roman. Les conseils d'Anne Sibran et de Frédéric Richaud m'ont été précieux. Mes premières tentatives d'écriture ressemblaient plus à un scénario étiré qu'à un roman. Je pensais en scénario de bande dessinée. Débloquer tout cela m'a fait beaucoup de bien. Aller vers des écritures différentes ouvre d'autres perspectives et permet de revenir plus riche vers l'écriture pour la bande dessinée, ma vraie passion.

 

Propos recueillis le 23 décembre 2004 

 

Bibliographie

 

La balade au bout du monde (14 tomes – Glénat)

Un journaliste parti pour un reportage photo dans des marais se retrouve séquestré en plein Moyen-âge, dans le royaume de Galthédoc. Cette série créée avec Laurent Vicomte possède une atmosphère incomparable. Lui ont succédé Hérenguel, Faure puis Laval Ng. Le quatrième cycle est en cours de parution.

 

Le maître de peinture (2 tomes – Glénat)

Dans la Pologne des années 20, un jeune peintre familier des duels pour l'honneur au pistolet a flirté avec la mort pendant trois mois de coma. Depuis son réveil, il est hanté par l'image d'une femme. Dessiné par Michel Faure, complice de Makyo pour Elsa et le 3e cycle de la Balade au bout du monde.

 

Lumière Froide (3 tomes – Glénat)

Eva, actrice de cinéma, dispose d'un pouvoir de séduction tout à fait hors norme. Tous les hommes qu'elle croise tombent sous le charme… ce qui n'a rien de naturel. Scénario fascinant, superbement mis en images par Sicomoro, avec qui Makyo prépare une nouvelle histoire pour Aire Libre.

 

Jérôme K Jérôme Bloche (17 tomes – Dupuis)

Les aventures d'un détective privé plutôt fantasque et particulièrement attachant, décrit comme un compromis entre Humphrey Bogart et Monsieur Hulot. Le personnage a été créé avec S. Le Tendre ; Makyo a écrit ou co-écrit cinq albums de cette série poursuivie par Alain Dodier seul.

 

Grimion gant de cuir (4 tomes - Glénat)

Dans la Sarthe des années 1930, l'histoire de Grimion, né avec une infirmité à la main droite dissimulée par ses parents sous un gant de cuir. On croise dans cette histoire paysanne et sensible, empreinte de surnaturel, toute une galerie de personnages avec des trognes incroyables à la Tardi.

 

L'histoire de chaque jour (2 albums + 1 roman – Glénat)

Pour réconforter son amie Lise terrorisée par sa mère, Pierre invente chaque jour une nouvelle histoire. Cette consolation ne suffira peut-être pas à empêcher le destin de séparer les deux amis. En revanche, les contes forgés par le père de Pierre pourraient avoir ce pouvoir…

 

Les Bogros (3 albums – Dupuis / Theloma)

Les Bogros sont un petit peuple extrêmement craintif qui vit dans la forêt. Cette série comique créée pour le journal Pistil, dessinée par Makyo et coscénarisée par son frère Toldac est en cours de réédition Théloma. Par ailleurs, Makyo aurait le scénario d'un tome 4 dans ses tiroirs…

 

Ikar (2 albums – Glénat)

Entre science-fiction et heroic fantasy, une histoire imaginée spécifiquement par Makyo pour René Follet et pleine d'une douce folie : le prince Ikar est l'enfant de l'espoir, censé ramener la paix sur son monde barbare. Onirique, délirant et plein d'invention graphique.

 

A.D.N. (2 tomes – Glénat)

Une éprouvette de sang est trouvée dans un sac à main volé. D'après les analyses, ce sang a des propriétés inédites. Les scientifiques stupéfiés se mettent à la recherche de son détenteur, un ancien boxeur qui pour l'heure s'est exilé aux Etats-Unis. De fait, Alex a quelques facultés hors du commun…