Danse macabre, Le Marquis T1
Par Jérôme Briot le dimanche 5 décembre 2004, 20:04 - critique - Lien permanent
Le Marquis T1, de Guy Davis (Humanoïdes Associés)
Venisalle est une ville régie avec fermeté par le ministère de l'inquisition. Ici, "la foi c'est la loi" ; perdre la foi c'est s'exposer à perdre la vie. C'est pourtant un ancien inquisiteur qui confesse ses doutes à sa Sainte de tutelle : Vol de Galles n'est plus si certain que les pécheurs soient guidés par des démons. Une apparition lui révèle alors que les démons se sont échappés des enfers. Des armes lui sont remises ainsi qu'un masque qui lui permet de débusquer les démons qui ont pris possession de certains humains. Sa mission sera de les renvoyer dans leur monde…
Prévue en trois tomes, chacun racontant une histoire complète, Le marquis abolit les frontières entre comics et BD franco-belge. Guy Davis est américain, mais son œuvre se rapproche des productions européennes par de nombreux aspects. Son lieu tout d'abord : l'action se situe dans une ville qui bien qu'elle soit inventée, possède une architecture familière, européenne de toute évidence. Venisalle est un nom qui évoque Venise, d'ailleurs ses habitants portent des masques comme pour le carnaval. Sauf qu'ici les masques n'ont pas de caractère festif : ils sont la marque du péché, seuls les hommes purs ont le droit de ne pas en porter. Par son traitement graphique ensuite, dans la plus grande tradition des sagas en costume et avec un noir et blanc mi-réaliste mi-onirique qui entretient une certaine confusion sur ce qu'est la réalité – car les apparences sont trompeuses, elles diffèrent selon que le héros porte son masque ou non. La mise en page est assez sobre et ne cherche pas outre mesure l'originalité dans sa structure ou sa mise en page (une préoccupation fréquente dans les comics). Enfin, peu de séries américaines sont aussi peu manichéennes. Tout au long de la lecture de cette aventure, le lecteur se demande quelle est la nature profonde de Vol de Galles : sommes-nous en présence d'un rédempteur solitaire accablé par sa mission, d'un démon ignorant sa condition ou d'un schizophrène meurtrier en série qui se donne des allures de justicier ? Comme le personnage est lui aussi en proie à ce type d'introspection, les pistes sont plutôt brouillées. Le paradoxe est d'autant plus grand que pour trouver les démons, ce personnage convaincu d'être béni par les saints est obligé de porter un masque, symbole d'impureté morale.
Une autre qualité de cet album est de multiplier les points de vue : celui d'Herzoge, général des armées, plutôt cartésien et celui de Morsea le dirigeant de l'inquisition y sont développés… ce qui nous appelle à réfléchir à nos propres inclinaisons. Œuvre fascinante jusque dans sa violence, au scénario épique et envoûtant, Le marquis mérite une lecture !
