L'humanité moins un, de Thomas Gosselin (Editions de l'An 2)

Ils sont six. Ils vont devoir éliminer l'un d'entre eux. Ce n'est ni un jeu, ni une émission de télé-réalité. Le sujet est plus profond et subtil : différents groupes subissent une situation critique les amenant à désigner l'un des membres, qui sera châtié d'une façon ou l'autre. Comment faire puisque personne n'est volontaire ? Dans l'attente d'un dénouement, chacun pèse et argumente les conséquences d'un aveu ou du silence…

Il y a d'abord six hommes déguisés en clowns (préparaient-ils un braquage, un goûter d'anniversaire ou un happening ? au lecteur de choisir la réponse qui lui convient le mieux) au volant d'une voiture dont les freins ont lâché. Ils ont provoqué un accident tragique, mais tous les six sont miraculeusement saufs. Arrêtés par la police, ils subissent un interrogatoire : qui était au volant ? Celui-là seul devra assumer l'accident, les autres sont réputés innocents. Personne dans le groupe ne veut être une balance. Ailleurs, dans un lycée, un professeur interroge un groupe d'élèves. L'un d'eux a commis un acte qui mérite une sanction. Qui ? Cette fois, seul le coupable lui-même le sait. S'il ne se dénonce pas, le professeur menace d'envoyer tout le monde en retenue, une position dont l'injustice n'échappe à personne. Il y a aussi ces naufragés rendus à demi fous par la faim et qui commencent à être tentés par le cannibalisme… Qui doivent-ils sacrifier ? Enfin, un chef de personnel assez cynique exige de ses ouvriers qu'ils choisissent dans leur groupe celui qui sera privé d'emploi dès le lendemain…

Thomas Gosselin est un jeune auteur de vingt-cinq ans. En 2003, diplôme de l'Ecole supérieure de l'Image d'Angoulême en poche, il choisit de poursuivre sa formation avec des études de philosophie. Cet attrait pour la belle pensée se matérialise dans son album : à l'instar du Julius Corentin Acquefacques de Marc-Antoine Mathieu, L'humanité moins un prête à réfléchir tout en comportant une haute dose d'humour absurde sur un ton pince-sans-rire. Dans un portrait chinois, si cet album était un véhicule, ce serait un OVNI ! Le dessin au crayon, très caricatural, évoque celui de Blutch avec toutefois moins d'aisance et de panache. La virtuosité de Gosselin est ailleurs : dans la narration pleine d'invention (le dénouement de l'enquête policière est une merveille) et surtout dans les dialogues. Par exemple, les transitions d'un groupe à l'autre sont effectuées en zappant au beau milieu d'un discours. Loin d'apporter une rupture, cette technique engendre des dialogues involontaires (mais drôles) entre les groupes, par simple juxtaposition des répliques : "Comme l'a dit le grand Pierre Teilhard de Chardin / Ca suffit comme ça, merci". Dès la lecture de cet album terminée, on brûle de le faire découvrir à ses amis. Mais à qui le proposer en premier ?