La philosophie dans la baignoire, Le minuscule mousquetaire T3
Par Jérôme Briot le mercredi 8 septembre 2004, 20:04 - critique - Lien permanent
Le minuscule mousquetaire T3, par Joann Sfar (Dargaud, coll. Poisson Pilote)
Libertin, j'écris ton nom
Cherchant à faire fondre
quelques bourrelets, le mousquetaire Nicolas Savinien Restif de la
Gascogne a bu une potion
amaigrissante. Mais au lieu de mincir, il est devenu minuscule. Cela lui ouvre
les portes d'un univers insoupçonné : la Petite France, un royaume à sa
nouvelle mesure gouverné par des femmes. Il y trouve des maîtresses et un
emploi de poseur nu à l'académie des Beaux-arts, où un parterre de demoiselles
l'inspecte sous toutes les coutures. Bref, notre mousquetaire devenu
Lilliputien à Lilliput n'est finalement pas pressé de redevenir un Gulliver. A
la fin du premier tome, paru voilà déjà trois ans, nous abandonnions notre
héros à ses ablutions et il nous promettait un bain herméneutique. Herméneuquoi
? Le lecteur profane peut ouvrir un dictionnaire et apprendre que
l'herméneutique est la discipline qui cherche à interpréter les symboles
religieux et les mythes, ou le découvrir par la pratique en plongeant
(littéralement) dans la baignoire avec le minuscule mousquetaire dans le second
volume de ses aventures.
Le bain où notre mousquetaire s'apprête à paresser est très particulier : une fois qu'on y est entré, il est impossible d'en ressortir. Heureusement, on peut y respirer. C'est un passage vers un monde peuplé des créatures mythiques de la Grèce antique : silènes, centaures, tritons, minotaures et faunes. On peut aussi assister à des débats philosophiques au café du commerce, dont l'enseigne, comme l'académie de Platon, porte la célèbre maxime "Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre". La philosophie qu'on y sert relève des brèves de comptoir, car un café-philo reste un café : "La philosophie, c'est bien gentil, mais il faudrait pas que ça chamboule tout, non plus. Allez ! Buvons plus et parlons moins !". Comme il insiste pour trouver la sortie, le mousquetaire est conduit vers le sphinx qui pose son énigme rituelle… toujours la même. D'ailleurs, même le sportif connaît la réponse ! C'est finalement une bouteille de vin qui donnera à notre héros la clé du chemin de retour en Petite France. Par la suite, le mousquetaire fera la rencontre d'un homme obligé de potasser des bouquins de philosophie pour pouvoir tirer son coup, car sa femme applique une doctrine stricte : pas de philo, pas de baise. Il s'appliquera à détourner cette épouse de la philosophie, moins pour rendre service au mari que pour sa propre satisfaction… et connaîtra bien d'autres aventures.
Le minuscule mousquetaire fonctionne un peu à la manière des Mille et une nuits, avec des récits imbriqués qui peuvent être épiques, poétiques, méditatifs, lubriques ou moralistes et parfois tout cela en même temps. Le titre de ce volume est bien sûr un clin d'œil à La philosophie dans le boudoir de Sade. Comme Eugénie chez le divin marquis, le personnage de Sfar semble vouloir goûter à toutes les jouissances et réjouissances que le monde peut offrir… sans toutefois partager le penchant de Sade pour les orgies collectives. Jouisseur et libertin, le mousquetaire nous convie à des débats et des ébats que nulle pudeur ni timidité ne viennent gâcher. A la différence de Fernand (le personnage principal de la série Grand vampire) qui est éternellement figé dans les doutes et l'inconfort d'une adolescence affective, le mousquetaire en devenant minuscule s'est débarrassé de tout complexe. Même le surpoids à l'origine de sa métamorphose ne le gêne plus : "je suis un beau gros", déclare t-il en ouverture. Il s'assume et sa jubilation continuelle est contagieuse.
Quelle maestria ! Outre la richesse évidente du récit mené avec désinvolture, c'est sur le plan graphique qu'est la plus belle surprise de l'album. Sfar s'est surpassé et nous présente des planches magnifiques, peut-être les plus belles qu'il ait jamais composées (ce qui n'est pas rien). Selon un principe de levier, le mousquetaire devenu minuscule nous révèle à quel point son créateur est un géant.
