Grand Vampire T5, par Joann Sfar (Delcourt)

Liou la mandragore est volage mais jalouse. Elle passe son temps à espionner Fernand le Vampire. Justement, ce soir le Vampire a de la visite : Ada, une ravissante artiste à qui il propose une chambre en collocation. Très vite, il s'avère qu'Ada est la reine des emmerderesses. Plus assoiffé d'amour que de sang, Fernand comprend vite qu'il n'étanchera sa soif avec aucune de ces deux créatures. Alors il s'envole vers Vilnius, la grande ville proche. Là, il rencontre Nope, sorcière et étudiante. Comme toutes les sorcières, elle porte au cou le signe distinctif de sa profession : un pentagramme. Très attirée par les vampires, Nope invite Fernand à la fête de fin d'études de son université. Puis lui propose ouvertement d'être son premier amant. Comme rien n'est jamais simple avec Fernand, il hésite. Puis ils sont pourchassés par un groupe d'humains plutôt sectaires, qui vouent une haine sans limite à la confrérie des sorciers. Ils signalent les domiciles de leurs proies en traçant sur la façade le pentagramme des sorciers : une étoile à cinq branches sous-titrée du mot "SORCIERE"…

Grand Vampire est un feuilleton dont chaque épisode découpe en one-shots les mésaventures sentimentales de Fernand. Or, le tome 5 s'achève sur un avertissement de l'auteur : "désolé de vous faire ce coup là, cette histoire est à suivre". Bigre ! Mais il faut dire que l'auteur ne s'est privé d'aucune digression nous éloignant de la trame principale de l'histoire : une longue discussion musicale dans la désormais célèbre boutique "Aux chanteurs morts – vieux disques", des nouvelles inattendues du vieux sage Eliaou et de son Golem, un furetage bibliophile dans une bibliothèque d'exception (remplie de livres magiques qui donnent des leçons de séduction). Alors qu'au cinéma, le hasard n'existe pas et que tout élément inutile doit être supprimé… Sfar nous démontre qu'en BD il n'en est rien. Que le superflu est bienvenu, du moment qu'il apporte du plaisir. Et tant qu'il n'étouffe pas l'essentiel. Sfar raconte avec poésie et humour les sentiments de Fernand. Le ton devient plus grave pour évoquer l'incompréhension et la lutte qui divisent les humains et les sorciers, chacun des groupes adoptant des positions extrêmement radicales. N'appartenant à aucun des deux groupes, Fernand ferait bien de s'en tenir à bonne distance : plus loin qu'un jet d'ail.

 

La technique du gaufrier

Le gaufrier, selon un terme inventé par Franquin, consiste à découper la page en cases régulières – d'où un aspect général des planches qui rappelle celui des gaufres. Outre Franquin, Hugo Pratt a régulièrement utilisé cette technique pour Corto Maltese ; Lapinot et les carottes de Patagonie de Lewis Trondheim en est peut-être l'exemple le plus frappant : 500 planches de seize cases carrées, toutes de mêmes dimensions. L'une des spécificités de la bande dessinée sur le cinéma ou la vidéo tient dans la capacité du dessinateur à faire varier la taille du cadre ; le gaufrier refuse cette liberté. L'attention du lecteur n'étant pas sollicité par la "mise en scène", la narration s'écoule de case en case dans un rythme immuable. L'utilisation de cette technique produit des albums plus faciles à lire pour les personnes non habituées à la BD, puisqu'il y est moins nécessaire de décrypter l'image. D'un autre côté, le gaufrier prive les dessinateurs de tout ce qu'un format variable des images peut signifier : une case longue suggère une durée, les ruptures graphiques de rythme participent à l'expression de la densité de l'action.

Sfar se soucie avant tout que ses histoires soient lisibles. Il a fait du gaufrier à six cases sa marque de fabrique. Mais il tend à se libérer de cette habitude, conscient qu'il est difficile de beaucoup raconter en six cases. Pour la première fois dans la série Grand Vampire, les planches en six cases sont minoritaires, fréquemment remplacées par un "nouveau" gaufrier à huit voire douze cases !