F'murrr, dessinateur du Génie des Alpages et d'une douzaine d'autres albums, a longtemps travaillé en prépublication des planches de ses séries dans des journaux comme pour Pilote, Circus, Métal Hurlant ou (A Suivre). Amateur et animateur de mondes absurdes, doté d'un sens de l'humour très pointu et raffiné, mais aussi d'un regard très critique sur tous les sujets, F'murrr déclare volontiers qu'il a du mal à se mettre au travail. Il lui a fallu six ans pour créer le nouveau Génie des Alpages. Il nous reçoit à cette occasion...

 

 

Pour commencer par une question anecdotique… Vous mettez combien de R à F'murrrrrr ?

F'murrr : Plutôt trois. Mais au  début, il y avait chez Pilote un rédacteur en chef très fonctionnaire, qui m'a expliqué : "en français, il n'y a pas de consonne triplée". Il a d'autorité supprimé un R. Quand il est parti, plus personne ne m'a jamais rien dit. J'ai vu récemment un concours à propos de mon vrai nom. Si je prends un pseudonyme, ce n'est pas pour que mon nom marqué en dessous ! On a tort de trop jouer au vedettariat. La BD est un monde de solitaires.

 

De nombreux lecteurs possèdent l'intégrale du Génie des Alpages sans être des amateurs de BD…

Oui, ça a toujours été vrai, dès le début de la série. Ce public me va bien : j'aime bien les gens qui font des choix. Ce qui m'énerve, ce sont les gens qui achètent n'importe quoi : tout ce qui vient de paraître et qui surtout ne s'intéressent qu'au premier tirage. On a introduit dans l'esprit des lecteurs des notions de spéculation sans rapport avec la lecture ou les livres.

 

Pouvez-vous nous raconter comment vous êtes entré dans le métier ?

Ah… la biographie. Le passage obligé. Je n'aime pas trop ça, alors je suis toujours tenté de raconter n'importe quoi. Mais bon... En gros, étant de la génération d'après-guerre, j'ai surtout été influencé par la bande dessinée belge : Tintin et Spirou.

Après le lycée, on m'a aiguillé vers les Arts Appliqués, une école fourre-tout où on mettait les élèves sans grand talent pour les études qui montraient quelques velléités artistiques. Sorti de cette école avec un diplôme qui ne servait strictement à rien, un professeur m'a aiguillé vers l'atelier de Raymond Poïvet. Je me suis ainsi retrouvé en bonne compagnie, avec de vrais artisans qui faisaient leur boulot sans rien demander à personne et n'auraient jamais eu l'idée de se faire passer pour des vedettes. C'était l'esprit des gens qui collaboraient à Vaillant puis Pif des années 1950 et 60.

J'ai commencé par essayé de placer quelques dessins d'humour. Mais j'ai vite compris qu'il y avait beaucoup de gaspillage dans ce domaine. Je ne suis pas très courageux ; je n'aime pas beaucoup travailler… Il fallait faire le tour de toutes les rédactions avec un dossier de 30 à 50 gags à montrer à quelqu'un qui pourrait à la rigueur en prendre un. A ce compte là, ou bien ça marche immédiatement ou on rame toute la vie. J'ai vite compris que je perdais mon temps à me casser la tête à chercher des gags. Mais il me semblait impossible de faire de la BD : l'obligation de reproduire 10 fois le même décor… impensable !

 

A l'atelier Poïvet, vous aviez un travail en particulier ?

Non, je passais les voir : la porte était toujours ouverte. On faisait des dessins rigolos, des caricatures. Quand j'était financièrement en panne, on me donnait de petits boulots, comme monter des maquettes pour la documentation. Chez Pif, j'ai trouvé un boulot d'intérimaire pendant deux mois : je recopiais leurs chiffres… C'est là que j'ai découvert le Concombre masqué, qui m'a bien plu. A l'époque, Pif c'était vraiment très bien : Forrest, Pratt, Mattioli, Gotlib, Mandryka…

Mais Pif était géré par un collège de jeunes gens qui recevaient les auteurs. On m'a expliqué que Pif étant fait pour les enfants, et les parents étant persuadés que les enfants sont idiots, il fallait faire de la BD simpliste

 

Et comment êtes-vous entré chez Pilote ?

Mes planches ont été refusées deux fois par Pradal. La troisième rencontre avec Pilote s'est faite grâce à Mandryka, qui m'a poussé à téléphoner directement à Goscinny. J'ai eu un rendez-vous et suis tombé sur un bonhomme extrêmement consciencieux dans son rôle de rédacteur en chef, mais pas du tout rigolo. Il a juste dit : "ça me plait".

 

C'est là que vous démarrez le Génie des Alpages…

Les Contes à rebours se sont arrêtés quand Goscinny a déclaré que le sujet était épuisé. Alors j'ai proposé deux planches du Génie des alpages… et là, ça a marché tout de suite. Mais c'est Guy Vidal, le successeur de Goscinny, qui m'a vraiment poussé. Il a convaincu l'éditeur de sortir des albums. A cette époque c'était simple : dès qu'il y avait assez de pages, on sortait un album. A présent, n'étant plus obligé de livrer des planches à un journal … les délais de publication des albums ont tendance à augmenter.

 

Ne plus être en pré-publication vous déstabilise ?

Oui, je n'ai plus de rythme de travail. Pendant des mois, je fais des détours pour ne pas m'y mettre. J'aimais bien travailler pour un journal… et livrer en retard. Ca donnait l'impression de prendre des risques. Maintenant, je suis obligé de me fabriquer des urgences. Pour le dernier album, je me suis contraint à sortir l'album en juin. Pour le reste… on verra s'il y a toujours des lecteurs ou non !

 

Vous en doutez alors que l'ensemble de votre œuvre est en réédition permanente ?

Oui, il paraît que je suis un des rares auteurs dont les réassorts sont très réguliers. Pourquoi ? Qui achète ? Mes acheteurs actuels sont sans doute les enfants de mes premiers lecteurs. Je trouve assez attendrissant que des gens achètent une série notamment parce que c'était dans la bibliothèque de leurs parents. J'espère que ceux-là feront aussi des enfants !

 

Quand vous créez des planches pour le Génie des Alpages, y a t-il une charte ou des contraintes que vous vous obligez à respecter ?

Une seule : la forme. C'est la forme qui génère le reste. Pour les Alpages, ce sont des doubles pages. De là, je vais imaginer un dialogue ou un découpage, et pour moi c'est juste un problème de forme. Dans Maudit Cheptel, par exemple la dernière page est une histoire pratiquement en noir et blanc. Romuald le bélier est noir avec la tête claire. La brebis Sufolk est blanche avec la tête noire. Je voulais jouer là-dessus : dans le noir, on ne voit plus la tête de l'une, on ne voit pas le corps de l'autre. Et voilà : ça fait une page. C'est seulement après que j'ai cherché un dialogue. Comme la situation était intéressante, ça vient tout seul. C'est pourquoi je dis que la forme commande la création et non l'inverse. Je n'ai pas spécifiquement une histoire à raconter. Ce qui m'intéresse, c'est de jouer avec les différents éléments, les personnages, les cases etc.

Quand on écrit une histoire, il faut quand même se laisser la surprise de ce qui va se passer. Il faut être dans la même position que le lecteur. Pour moi, la différence entre les bons et les mauvais auteurs de BD c'est que certains y croient et d'autres n'y croient pas. Un auteur qui croit à ce qu'il raconte trouvera un public. Mais il ne faut pas solliciter le public. Lui plaire est une chose, le solliciter en est un autre. Il y a selon moi plutôt intérêt à bousculer le public, à le déranger.

 

Que pensez-vous de la production BD actuelle ?

Il sort une majorité de conneries ! Les trois quarts des jeunes auteurs de BD sont d'excellents graphistes mais ils racontent des histoires dont je me fous totalement. La plupart sont obsédés par les séries télé américaines, et passent leur temps à reproduire en BD tous les schémas de ces séries. Mais heureusement, il y a aussi des ferments comme l'Association, les Requins Marteaux et d'autres. Un phénomène comme Sfar est assez unique : je n'avais pas vu ça depuis Tardi ! Sfar est monstrueux : la BD est un langage qu'il possède et par lequel il est possédé totalement. Ca me rassure un peu.

 

Sfar et Trondheim ont apparemment très envie de vous "inviter" pour réaliser un Donjon Monsters…

Oui, c'est un vieux projet déjà. Ils ont essayé de me coincer avant 2000 ! J'ai demandé à Trondheim de me laisser finir les Alpages n°13, mais il est toujours question de cette collaboration. Pour l'instant je souffle un peu, parce que je sais qu'avoir Trondheim sur le dos, ça ne va pas être de la tarte… mais je pense que ça va se faire.

 

Ce serait votre premier album avec scénaristes !

En effet, il va falloir se mettre d'accord sur les procédures, car je n'ai jamais travaillé avec quelqu'un. La vraie question est de savoir si j'y arriverai ! Je ne pense pas avoir la liberté de trait qu'ont la plupart des auteurs qui ont travaillé pour Donjon, Trondheim en tête. Il faut savoir travailler vite et léger. J'ai de la facilité pour les dialogues, mais le dessin me pose des problèmes. Parfois tout me vient naturellement et le premier jet est bon, mais il y a des moments où la main ne suit pas du tout. Et si je devais attendre les "bons moments", je ne dessinerais pas souvent. Pour les alpages c'est plus facile : ce sont des personnages que je connais par cœur, avec derrière de la montagne. Si j'avais dû dessiner le Donjon Monster de Blutch avec la ville (Mon fils le tueur)… Euh… Faut voir ! C'est le scénario qu'ils m'avaient proposé !

Je ne suis pas contre le fait d'essayer de surmonter mes appréhensions. Mais je ferais un test avant de m'y mettre. Si ça part bien, alors oui, pourquoi pas.

 

Parmi vos autres projets … Le pauvre chevalier a été réédité chez Dargaud en 2003. Les Aveugles le seront sans doute bientôt ; et la suite de cette histoire ?

J'ai commis deux erreurs. Faire un synopsis et le faire lire, ce qui l'a totalement anéanti. Aucun de ces actes n'est vraiment dans ma nature. J'ai toujours du mal à réchauffer de vieux projets… alors si je fais une suite, ce ne sera pas celle que j'avais initialement prévue. 

 

Comment faites-vous pour toujours trouver de nouvelles histoires, de nouvelles idées pour le Génie des Alpages ?

Je ne sais pas ! Je prends une page blanche… et ça démarre. Je me suis simplifié le problème en me concentrant sur la forme. Je n'ai pas d'angoisse de la page blanche, plutôt l'angoisse de devoir me mettre au boulot. Une idée en entraîne une autre… Quand on est en recherche d'idée, on devient attentif à tout ce qui se passe autour de soi. Jusqu'à devenir tellement réceptif, que le moindre grain de poussière suffit à faire cristalliser une idée. Dès que l'idée est là, je trouve facilement les dialogues correspondants : j'entends mes personnages parler, ce qui m'oblige souvent à travailler dans le silence.

 

Hergé avait fini par avouer le prénom du capitaine Haddock… Allez-vous un jour dévoiler le nom du chien dans Le génie des alpages ?

Je n'y ai jamais pensé ! Quand je vois un chien, je l'appelle "le chien". Et je trouvais intéressant d'avoir un berger qui donnerait un nom à toutes ses brebis, mais pas à son chien. L'anonymat du chien coïncide aussi avec le fait qu'on ne voit pas ses yeux. Il est un peu absent… Il n'est pas réellement intégré à ce monde là. Le berger, lui, ça va. Enfin, Athanase. Parce que j'ai été obligé de virer le vieux !

 

Mais oui… Pouvez-vous expliquer pourquoi !?

Il m'ennuyait ! Et parce qu'il m'ennuyait, il devenait le souffre-douleur. Ou alors il était en retrait, spectateur des fantaisies du chien ou des brebis. Ca finissait par être déprimant. C'est peut être ce qui s'est passé pour Franquin avec Fantasio dans les histoires de Gaston. Fantasio et Gaston finissaient par ne plus se supporter, l'agressivité entre les deux devenait de plus en plus forte. Jusqu'à son remplacement par Prunelle. C'est amusant, comme les personnages vivent malgré leurs auteurs. Ce berger m'emmerdait, je me suis dit qu'il en fallait un plus jeune, plus apte à essuyer les tempêtes et quelquefois à en provoquer. Athanase se laisse moins avoir que le vieux. Et puis ça permettait de le confronter à une bergère… et ça c'est bien, parce que sinon, ça manque un peu de gonzesses… A part les brebis qui sont une assemblée de demoiselles. . De temps en temps, quand j'ai envie de dessiner autre chose que des moutons, je ressors la bergère de son placard. Sofolle, la brebis anglaise, est venue de ça aussi. Et puis, l'accent anglais et l'Anglaise un peu décalée, un peu zinzin, de Petula Clark jusqu'à Jane Birkin, ça a toujours du charme !

 

Vous nous avez habitué à des noms de brebis délirants… il n'y en a aucun dans le dernier album.

Ah bon ? Sûrement parce que ce n'était nécessaire dans aucune histoire. Il y a soit des groupes, soit d'autres personnages. Ou alors, c'est inconsciemment, par esprit de contradiction. On m'en a parlé jusqu'à l'excès, des noms de brebis : des gens m'envoyaient même des listes de suggestions ! Voilà un exemple de différence entre solliciter le public et faire ce qu'on a envie de faire. Si j'ai besoin d'un nom de brebis, j'en ressors un, mais ce n'est pas essentiel. Je ne vais pas mettre des noms de brebis partout sous prétexte que ça amuse le lecteur. Ca ne m'amuse que quand ça apporte quelque chose à une histoire. 

 

Auriez-vous un conseil à donner à l'enfant que vous étiez ?

Comme je me connais, je ne me serais pas écouté ! Mais de toute façon, donner des conseils, à soi-même ou à un autre enfant, ce n'est pas possible. Donner un conseil peut rassurer quelqu'un, mais il ne faut pas en tenir compte. La seule chose importante dans le conseil, c'est la marque d'attention. Le conseil lui-même est toujours bon à jeter.

 

 

Bibliographie :

Le Génie des Alpages (13 albums parus chez Dargaud)

Tartine de clous (Dargaud)

Au Loup (Dargaud)

Le Pauvre Chevalier (Dargaud)

Les Aveugles (Casterman)

Jehanne au pied du mur (Casterman)

Tim Galère (Casterman)

Le Char de l'Etat (Casterman)

Porfirio et Gabriel (Futuropolis)

Le Petit Tarot (Futuropolis)

Robin des boîtes (Futuropolis)

Spirella mangeuse d'écureuils (Khani)

Vingt dieux, c'est le synode (Artefact)