Tarte molle et huile à pneus ! Pour la rubrique qui rend hommage au patrimoine de la bande dessinée, nous avons ce mois-ci invité une grosse légume : le très célèbre Concombre Masqué, qui depuis bientôt 40 ans nous entraîne dans son monde poétique et délirant. Il est apparu dans Vaillant (le journal de Pif), dans Pilote, dans L'Echo des Savanes (première formule) et dernièrement dans Spirou. Le voici dans Bédéka !

Voici une série animalière hors norme, puisque ses deux protagonistes principaux sont… des légumes. Le Concombre masqué et son ami Chourave vivent au bout du monde, dans le désert de la Folie douce. Très exactement à l'endroit où "ailleurs" signifie "ici". Dans cet univers insolite, les métaphores prennent corps. Quand le soleil se couche, vous pouvez l'écouter ronfler. Un robinet qui fuit vous oblige à une course à pieds éreintante (pour le rattraper, bien sûr). L'absurde et le non-sens y sont parfaitement logiques et cohérents. Pour faire pousser des poulets rôtis, quoi de plus normal que de planter des œufs durs ? Un vocabulaire extravagant et inventif achève de faire de cette série un chef d'œuvre du 9e art et pour tout dire un classique de la littérature surréaliste. Certaines expressions ou interjections sont devenues des standards : "Bretzel liquide !", "Faut toujours que tu schniaques tout !", "Va au bugle !"…

Le Concombre masqué est né le 1er avril 1965 dans Vaillant. Mandryka, sous le pseudonyme Kalkus, livre à ce journal une demie page hebdomadaire. En 1969, le justicier "100% végétal donc 100% sain" rejoint Pilote, mais trois ans plus tard, exaspéré que Goscinny lui refuse les planches de son Histoire sans titre (renommée Le jardin Zen), Mandryka se fâche et fonde l'Echo des Savanes. Claire Brétécher et Marcel Gotlib le suivent dans cette aventure où chacun produit 16 planches trimestrielles. C'est pour Mandryka le rythme idéal pour réaliser un travail de qualité, en toute liberté créatrice. Mais ni lui, ni ses deux collègues ne sont des gestionnaires accomplis. L'Echo des Savanes croule bientôt sous les dettes. Gotlib et Brétécher interrompent leur collaboration. Mandryka, gérant du titre, doit faire face et rétablir l'équilibre. Il se résigne donc à céder aux attentes du public, qui préfère un magazine "pour adultes" à un journal adulte. Cette réorientation renfloue Mandryka mais le désole. Il prend la tangente dès qu'il en a la possibilité, en 1979.

Dans les années 1980, il sera brièvement rédacteur en chef de Charlie Mensuel et de Pilote, avant de faire son chemin dans l'illustration et la publicité. Les éditions Dupuis relancent le Concombre masqué en 1990, en commandant à Mandryka une série de gags en une planche pour Spirou... mais la jeune génération passe totalement à côté, et les albums feront un quasi fiasco.

Célébré grand prix du Festival d'Angoulême en 1994, Mandryka ne croit plus au succès possible de son personnage… jusqu'à ce que la ville de Genève ait la légumineuse idée d'organiser une Rétrospective Concombre, début 2003. L'exposition connaît un tel succès que l'auteur se remet à sa planche à dessins. Il prépare depuis une nouvelle aventure, Le bain de minuit, pré-publiée sur www.leconcombre.com à raison de quatre planches par mois (*). N'hésitez pas à badibulguer sur ce site, vous y trouverez de très nombreuses planches parmi les plus désopoilantes de Mandryka. En attendant qu'un éditeur bien avisé publie une intégrale…

 

(*) : quand le Grand Navebugle le permet, précise l'auteur.
article paru dans Bédéka #5