par Lewis Trondheim (L'Association, coll. Côtelette)

Initiés avec Approximativement, les travaux autobiographiques de Lewis Trondheim se sont poursuivis dans Les aventures de l'univers et plus récemment dans trois Carnets de bord édités par l'Association. Carnet de bord 2002-2003 est le quatrième et dernier album de ce genre avant longtemps : Lewis veut attendre au moins dix ans avant de rédiger une éventuelle suite.

160 pages, 17 euros, huit chapitres. Chacun relate un événement qui éloigne l'auteur (volontiers sédentaire) de son domicile : différents voyages professionnels ou en famille, un séjour à l'hôpital ou le récit d'un cauchemar quelques minutes avant le départ pour un salon de la BD.

Far away from home, l'auteur s'analyse avec beaucoup d'humour mais sans concession. Il révèle au grand jour toutes les névroses, les angoisses ou les petits défauts qui constituent sa personnalité, pour le plaisir de l'autodérision.

La pièce maîtresse de ce carnet est le récit d'un voyage au Japon. Trondheim est convié à participer à une exposition d'auteurs français en compagnie de Christophe Blain. Aller au Japon, c'est risquer d'y affronter les tremblements de terre, les yakusas, les tsunamis… mais le pire serait d'être pris pour un Américain.  Alors il prépare ce voyage avec une extrême minutie, se renseigne sur les usages et la politesse, apprend quelques rudiments de Japonais, étudie la civilisation… et vilipende Blain qui ne se prépare pas outre mesure. "Quoi ? Tu n'apportes pas de cadeaux ? Tu vas passer pour un clodo !", menace Trondheim. Blain téléphone à Guibert : "T'as apporté des cadeaux ? – Non ! – T'es passé pour un clodo ? – Non : pour un artiste !". La complicité des deux auteurs donne de beaux échanges. Trondheim commente le repas japonais servi à bord de l'avion : "pas inoubliable – Bin si, c'était bon ! – T'as qu'à faire un carnet et écrire ce que tu penses !". De fait, Blain s'invite dans le carnet de Trondheim et livre une dizaine de planches qui apportent une autre vision de ce voyage.

Tout au long du carnet, Trondheim  proclame qu'il est paranoïaque. Il se rappelle par exemple avoir demandé un bilan de santé à son médecin quand il a franchi le cap des 20 ans. Agé de 40 ans à présent, Trondheim songe à faire une pause dans sa production car "il est rare de faire rimer vieil auteur de B.D. et qualité". Il y a peut-être un rouage chronoscopique mal réglé chez lui : il anticipe tout 40 ans à l'avance.

 

 

Discours sur la méthode

Pour réaliser ses Carnets de bord, Lewis Trondheim s'est fixé des règles assez contraignantes : pas de crayonnés, pas de tipp-ex, pas de retouche. Tout cela, afin de préserver au maximum la spontanéité du dessin et de ne pas tomber dans un engrenage consistant à vouloir toujours tout refaire en mieux. Cette méthode permet aussi de traduire le plus justement possible les émotions et sentiments ressentis sur l'instant. Les pages sont donc la plupart du temps dessinées en direct absolu, ou quand ce n'est pas possible, avec un délai maximum qui n'a jamais dépassé deux à trois jours entre le vécu d'une scène ou d'une émotion et sa retranscription dans le carnet. En tant qu'invité, Christophe Blain n'a pas été privé de gomme pour la création de ses planches.

Comme à son habitude, Lewis se représente ainsi que tous ses personnages dans un style animalier : lui-même et sa femme sont des oiseaux, Blain est figuré par un chien-loup, Emile Bravo est croqué sous les traits d'un Panda etc.

Les bulles sont assez rares, sauf naturellement pendant le chapitre japonais où les scènes de dialogue abondent. La narration progresse essentiellement via des bandeaux de récitatifs qui figurent le monologue intérieur bouillonnant (mais silencieux) de l'auteur tout en favorisant l'identification du lecteur. Enfin, par endroits, Lewis Trondheim submergé par une émotion esthétique capte dans des planches sans commentaire la beauté d'un paysage ou d'un monument historique, le temps d'une respiration contemplative.

Paru dans Bédéka #3