Babel
Par brio le samedi 6 mars 2004, 20:04 - critique - Lien permanent
Babel T1, par David B. (Vertige graphic & Coconino Press, coll. Ignatz)
Quand David B. décide de coucher en bande dessinée ses souvenirs d'enfance et le combat désespéré de sa famille contre l'épilepsie de son frère aîné, il estime que cette œuvre occupera trois tomes. Exorciser ses démons intérieurs est assurément un combat de longue haleine, et L'ascension du haut mal compte finalement six volumes. Au terme de cette série, l'auteur constate avec une certaine déception que le travail de mémoire ne l'a ni libéré ni émancipé de son passé. Personne ne sera donc réellement surpris de retrouver la famille Beauchard en première planche de Babel. Pour autant, le propos n'est pas de rouvrir ce qui vient d'être achevé, mais plutôt d'apporter un éclairage sur les influences subies par l'auteur.
Edité en bichromie rouge et noir, Babel est le premier album de la collection Ignatz, collaboration entre Coconino Press (un éditeur italien à ne pas confondre avec son quasi-homonyme angoumoisin Coconino-World) et Vertige Graphic. Ce livre rassemble des récits de rêves et des souvenirs d'enfance de David B., ainsi qu'un reportage historique poignant sur la guerre du Biafra, illustré en planches spectaculaires où les cases disparaissent au profit d'images géantes foisonnantes de monstres, à la manière des peintures de Jérôme Bosch. Les phylactères et certains éléments graphiques y découpent des têtes de mort, qu'on ne voit pas au premier regard mais qui frappent l'inconscient. C'est incontestable : David B. n'a pas son égal pour représenter l'horreur surréaliste des champs de bataille.
Babel peut être lu comme un album autonome. Il se suffit à lui-même. Mais les références aux autres travaux de l'auteur y abondent, au point qu'on peut considérer ce livre comme une pierre de voûte de la bibliographie de David B. ou comme une ouverture à son œuvre (au sens musical du terme).
Ou peut-être faut-il y voir une profession de foi, l'exposé de sa vocation précoce de dessinateur. Les médecins sont incapables de trouver une explication à la maladie de son frère. Les adultes conservent le silence et refusent de lui expliquer le sens des crises qui touchent la planète. Tout cela est donc du domaine de l'ineffable ? Si les mots ne sont d'aucun secours, les images et les dessins sont la solution : ils incarnent un langage universel. Troisième voie possible : ne chercher dans cet album que le récit passionnant des mémoires de l'auteur et de ses rêves fascinants.
Dans sa célèbre série Little Nemo, Winsor McCay décrivait les rêves d'un petit garçon plongé chaque nuit dans des aventures incroyables au pays de Slumberland. Tout cela s'achevait à chaque fois par un réveil brutal. Le rêve était un artifice pour ce pionnier de la bande dessinée. Il permettait de justifier les situations les plus absurdes et les plus invraisemblables : en rêve, tout est possible et tout est permis.
Chez David B., le rapport au rêve est radicalement différent. Il ne s'agit pas d'inventer mais de raconter des rêves véritablement vécus, retranscrits avec soin dans un cahier. Les plus évocateurs sont adaptés en bande dessinée, dont le récit parsème les œuvres du dessinateur. Le cheval blême par exemple, est un bouquet de rêves et cauchemars particulièrement suggestifs. Se souvenir de ses rêves participe du travail d'autobiographie : les rêves sont une autre mesure du temps.
L'auteur n'a commencé à archiver ses rêves qu'au début des années 80, mais il a conservé un souvenir très précis de quelques songes de sa jeunesse. Par exemple le "rêve des ancêtres" lui donna ses premiers émois existentiels et mystiques. Mais concernant la plupart des autres rêves de cette époque, David B. avoue n'en avoir que des souvenirs diffus. Pour en traduire néanmoins l'atmosphère, il se met avec humour dans la peau du Nemo de McCay, le temps de quatre planches en forme d'hommage : "Little Fafou and the King of the World". Sous-entendu : contrairement aux autres, ce rêve-ci est inventé.
Mini-interview
Que représente Babel pour vous ?
David B. : Dans la tradition biblique, Babel c'est la confusion des langues. Pour moi, c'est une façon de parler d'un ensemble de choses différentes mais reliées ensemble, comme les briques d'une tour. Il y a donc des chapitres de rêves, de souvenirs. Je voulais montrer mes influences, mes centres d'intérêt, ce que j'ai pu voir pendant les années 60, faire référence à la culture de l'époque. Le but est d'amener une réflexion sur ce que je suis à présent. C'est sûrement un projet illusoire… comme la tour de Babel.
Vous y replongez dans un univers familier…
David B. : et familial ! Dans l'Ascension du haut mal, je cherchais à recomposer les sentiments tels que je les éprouvais à l'époque. Après avoir fini le dernier tome, j'ai eu envie de parler du regard que j'ai maintenant sur mon enfance et mon adolescence. Dans Babel, je mets en scène à la fois Pierre-François et David, mes états enfant et adulte.
Il y a un bel hommage au Little Nemo de Winsor Mc Cay.
David B. : à cette époque je ne notais pas mes rêves. J'en ai de vagues souvenirs, quelques images sont restées… Mais je ne peux pas prétendre raconter un rêve que j'aurais noté de A à Z. Utiliser Little Nemo traduit le fait que c'est une reconstitution. J'aime cette idée : c'est une idée de bande dessinée. Ce n'est pas comme mettre un cartouche "attention, ce rêve là est inventé". Faire de la bande dessinée, c'est exactement cela : trouver des solutions dessinées pour raconter l'histoire.

Commentaires
Bonne interview merci